Il n'est jamais bon d'avoir de telles pensées, je le sais bien. Cette nuit-là mon rêve récurrent connut une intensification finale. Je m'approchais de cette immense cité par une voie ferrée désaffectée; au loin, la ligne des cheminées fumait paisiblement; et je me sentais perdu, isolé, un chiot abandonné, et le besoin de la compagnie des hommes me tenaillait. Je me mêlai à la foule et j'errai longtemps, irrésistiblement attiré par les crématoriums qui vomissaient dans le ciel des volutes de fumée et des nuées d'étincelles,… like a dog, both attracted and repell'd/ By the stench ofhis own kind / Burning. Mais je ne pouvais y accéder et j'entrai dans un des vastes immeubles-baraques où j'occupai une couchette, repoussant une femme inconnue qui voulait se joindre à moi. Je m'endormis promptemenL Lorsque je me réveillai, je remarquai un peu de sang sur mon coussin. Je regardai de plus près et vis qu'il y en avait aussi sur les draps. Je les soulevai; en dessous, ils étaient trempés de sang mêlé à du sperme, de grosses glaires de sperme trop épaisses pour s'écouler à travers le tissu. Je dormais dans une chambre de la maison des Höss, à l'étage, à côté de la chambre des enfants; et je n'avais aucune idée de la façon dont je pourrais amener ces draps souillés à la salle de bains, pour les laver, sans que Höss le remarque. Ce problème me causait une gêne affreuse, angoissante. Puis Höss entra dans ma chambre avec un autre officier. Ils se déculottèrent, s'assirent jambes croisées auprès de mon lit et entreprirent de se masturber vigoureusement, leurs glands empourprés disparaissant et réapparaissant sous la peau des prépuces, jusqu'à ce qu'ils aient envoyé de grands jets de sperme sur mon lit et sur le tapis. Ils souhaitaient que je les imite, je refusai; cette cérémonie avait apparemment une signification précise, mais j'ignore laquelle.
Ce rêve brutal et obscène marqua la fin de mon premier séjour au KL Auschwitz: j'avais achevé mon travail. Je rentrai à Berlin et de là allai visiter quelques camps de l'Altreich, les KL Sachsenhausen, Buchenwald, et Neuengamme, ainsi que plusieurs de leurs camps annexes. Je ne m'étendrai pas plus avant sur ces visites: tous ces camps ont été amplement décrits dans la littérature historique, et mieux que je ne pourrais le faire; et puis, il est tout à fait exact que lorsqu'on a vu un camp on les a tous vus: tous les camps se ressemblent, c'est bien connu. Rien de ce que je voyais, malgré des variations locales, ne modifiait sensiblement mon opinion ou mes conclusions. Je revins pour de bon à Berlin vers la mi-août, à peu près entre la reprise d'Orel par les Soviétiques et la conquête finale de la Sicile par les Anglo-Américains. Je rédigeai mon rapport en peu de temps; j'avais déjà synthétisé mes notes en cours de route, il ne me restait plus qu'à organiser les chapitres et taper le tout, l'affaire de quelques jours. Je soignai ma prose ainsi que la logique de mon argumentation: le rapport était adressé au Reichsführer, et Brandt m'avait prévenu que j'aurais sans doute à rendre compte verbalement. La version finale corrigée et dactylographiée, je l'envoyai et attendis.
J'avais retrouvé, sans grand plaisir je dois l'avouer, ma logeuse Frau Gutknecht. Celle-ci s'extasia, et voulut à tout prix me faire du thé; mais elle ne comprenait pas comment, si je revenais de l'Est, où on trouve tout à manger, je n'avais pas songé à rapporter une paire d'oies, pour le ménage bien sûr. (À vrai dire, elle n'était pas la seule: Piontek était revenu de son séjour à Tarnowitz avec un coffre bourré de victuailles, et avait d'ailleurs offert de m'en revendre une partie sans coupons.) De plus, j'avais l'impression qu'elle avait profité de mon absence pour fouiller dans mes affaires. Mon indifférence à ses criailleries et ses enfantillages commençait, hélas, à s'user. Fräulein Praxa, elle, avait changé de coiffure, mais pas de couleur de vernis à ongles. Thomas fut content de me revoir: de grands changements se préparaient, affirmait-il, c'était bien que je sois à Berlin, je devais me tenir prêt.
Quelle sensation curieuse, de se retrouver tout à coup, après un tel voyage, sans rien à faire! Le Blanchot, je l'avais achevé depuis longtemps; j'ouvris le traité sur le meurtre rituel pour le refermer tout de suite, étonné que le Reichsführer puisse s'intéresser à ces bêtises; je n'avais pas d'affaires privées; tous mes dossiers étaient classés. La fenêtre de mon bureau ouverte sur le parc du Prinz-Albrecht-Palais, lumineux mais déjà un peu desséché par les chaleurs d'août, les pieds croisés sur mon canapé, ou bien penché à la croisée pour fumer une cigarette, je réfléchissais; et lorsque l'immobilité commençait à me peser, je descendais me promener au jardin, je déambulais par les allées de gravier poussiéreuses, grandement tenté par les recoins de gazon ombragés. Je songeais à ce que j'avais vu en Pologne, mais pour une raison que je ne saurais expliquer, ma pensée glissait sur les images, venait s'accrocher sur les mots. Les mots me préoccupaient. Je m'étais déjà demandé dans quelle mesure les différences entre Allemands et Russes, en termes de réaction aux tueries de masse, et qui faisaient que nous avions finalement dû changer de méthode, pour atténuer la chose en quelque sorte, alors que les Russes semblaient, même après un quart de siècle, y rester imperméables, pouvaient tenir à des différences de vocabulaire: le mot Tod, après tout, a la raideur d'un cadavre déjà froid, propre, presque abstrait, la finalité en tout cas de l'après-mort, tandis que smiert', le mot russe, est lourd et gras comme la chose elle-même. Et le français, dans ce cas? Cette langue, pour moi, restait tributaire de la féminisation de la mort par le latin: quel écart finalement entre la Mort et toutes les images presque chaudes et tendres qu'elle suscite, et le terrible Thanatos des Grecs! Les Allemands, eux, avaient au moins préservé le masculin (smiert', soit dit en passant, est aussi un féminin). Là, dans la clarté de l'été, je songeais à cette décision que nous avions prise, cette idée extraordinaire de tuer tous les Juifs, quels qu'ils soient, jeunes ou vieux, bons ou mauvais, de détruire le Judaïsme en la personne de ses porteurs, décision qui avait reçu le nom, bien connu maintenant, d'Endlösung: la «solution finale». Mais quel beau mot! Pourtant, il n'avait pas toujours été synonyme d'extermination: depuis le début, on réclamait, pour les Juifs, une Endlösung, ou bien une völlige Lösung (solution complète) ou encore une allgemeine Lösung (solution générale), et selon les époques cela signifiait exclusion de la vie publique, exclusion de la vie économique, enfin émigration. Et peu à peu, la signification avait glissé vers l'abîme, mais sans que le signifiant, lui, change, et c'était presque comme si ce sens définitif avait toujours vécu au cœur du mot, et que la chose avait été attirée, happée par lui, par son poids, sa pesanteur démesurée, dans ce trou noir de l'esprit, jusqu'à la singularité: et alors on avait passé l'horizon des événements, à partir duquel il n'y a plus de retour. On croit encore aux idées, aux concepts, on croit que les mots désignent des idées, mais ce n'est pas forcément vrai, peut-être n'y a-t-il pas vraiment d'idées, peut-être n'y a-t-il réellement que des mots, et le poids propre aux mots. Et peut-être ainsi nous étions-nous laissé entraîner par un mot et son inévitabilité. En nous, donc, il n'y aurait eu aucune idée, aucune logique, aucune cohérence? Il n'y aurait eu que des mots dans notre langue si particulière, que ce mot-là, Endlösung, sa beauté ruisselante? Car en vérité comment résister à la séduction d'un tel mot? C'eût été aussi inconcevable que de résister au mot obéir, au mot servir, au mot lot. Et c'était peut-être là, au fond, la raison d'être de nos Sprachregelungen, assez transparents finalement en termes de camouflage (Tarnjargon), mais utiles pour tenir ceux qui se servaient de ces mots et de ces expressions – Sonderbehandlung (traitement spécial), abtransportiert (transporté plus loin), entsprechend behandelt (traité de manière appropriée), Wohnsitzverlegung (changement de domicile), ou Executivmassnahmen (mesures executives) – entre les pointes acérées de leur abstraction. Cette tendance s'étendait à tout notre langage bureaucratique, notre bureaucratische Amtsdeutsche, comme disait mon collègue Eichmann: dans les correspondances, dans les discours aussi, les tournures passives dominaient, «il a été décidé que»…, «les Juifs ont été convoyés aux mesures spéciales», «cette tâche difficile a été accomplie», et ainsi les choses se faisaient toutes seules, personne ne faisait jamais rien, personne n'agissait, c'étaient des actes sans acteurs, ce qui est toujours rassurant, et d'une certaine façon ce n'étaient même pas des actes, car par l'usage particulier que notre langue nationale-socialiste faisait de certains noms, on parvenait, sinon à entièrement éliminer les verbes, du moins à les réduire à l'état d'appendices inutiles (mais néanmoins décoratifs), et ainsi, on se passait même de l'action, il y avait seulement des faits, des réalités brutes soit déjà présentes, soit attendant leur accomplissement inévitable, comme l'Einsatz, ou l'Einbruch (la percée), la Verwertung (l'utilisation), YEntpolonisierung (la dépolonisation), l'Ausrottung (l'extermination), mais aussi, en sens contraire, la Versteppung, la «steppisation» de l'Europe par les hordes bolcheviques qui, à l'opposé d'Attila, rasaient la civilisation afin de laisser repousser l'herbe à chevaux. Man lebt in seiner Sprache, écrivait Hanns Johst, un de nos meilleurs poètes nationaux-socialistes: «L'homme vit dans sa langue». Voss, j'en étais sûr, ne l'aurait pas nié. J'attendais toujours ma convocation auprès du Reichsführer lorsque les Anglais reprirent, et avec une vigueur considérable, leurs frappes massives sur Berlin. C'était le 23 août, un lundi je me souviens, tard dans la nuit: j'étais chez moi, couché, mais sans doute je ne dormais pas encore, lorsque les sirènes se déclenchèrent. J'aurais été tenté de rester allongé, mais déjà Frau Gutkneeht faisait trembler ma porte à coups de poing. Elle braillait si fort qu'on entendait à peine les sirènes: «Herr Offizier! Herr Offizier!… Doktor Aue! Levez-vous! Les Luftmörder!!! Au secours!» Je tirai un pantalon et déverrouillai la porte:
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