Mais en quelque sorte, n'est-il pas de notre intérêt que les détenus les plus faibles ne reçoivent même pas leur ration complète? Une fois qu'ils ont passé un certain niveau de faiblesse, automatiquement pour ainsi dire, ils se font voler leur ration, ils mangent moins et meurent plus vite, et donc nous économisons leur nourriture. Quant à ce qui leur est volé, ça renforce les détenus déjà plus valides qui n'en travaillent que mieux. C'est tout simplement le mécanisme naturel de la survie du plus fort; de la même manière, un animal malade succombe rapidement devant les prédateurs». C'était quand même aller un peu loin, et je réagis aigrement: «Hauptsturmführer, le Reichsführer n'a pas établi le système des camps de concentration pour conduire des expériences à huis clos sur les théories du darwinisme social. Votre raisonnement ne me semble donc pas très pertinent». Je me tournai vers les autres: «Le vrai problème, c'est sur quoi nous voulons mettre la priorité. Sur les impératifs politiques? ou sur les besoins économiques?» – «Ce n'est certainement pas à notre niveau que cela peut se décider», fit calmement Weinrowski. – «D'accord, intervint Gorter, mais quand même pour l'Arbeitseinsatz, les instructions sont claires: tout doit être mis en œuvre pour augmenter la productivité des Häftlinge». – «Du point de vue de nos entreprises SS, confirma à son tour Rizzi, il en va de même. Mais nous ne pouvons pas ignorer pour autant certains impératifs idéologiques». – «De toute façon, meine Herren, conclus-je, nous n'avons pas à résoudre cette question. Le Reichsführer m'a demandé d'émettre des recommandations qui satisfassent aux intérêts de vos différents départements. Nous pouvons dans le pire des cas préparer plusieurs options pour lui laisser le choix; quoi qu'il en soit, c'est à lui que revient la décision finale».
Je commençais à voir que ces discussions stériles pourraient continuer indéfiniment, et cette perspective m'effrayait; je me décidai donc à changer de tactique: préparer une proposition concrète, et la faire avaliser par les autres, quitte à la modifier un peu, si nécessaire. Pour cela, je résolus de m'entendre d'abord avec les spécialistes, Weinrowski et Isenbeck. Weinrowski, lorsque je l'approchai, comprit rapidement mes intentions et me promit son soutien; Isenbeck, quant à lui, ferait ce qu'on lui dirait de faire. Mais nous manquions encore de données concrètes. Weinrowski croyait savoir que l'IKL avait déjà mené des recherches à ce sujet; je dépêchai Isenbeck à Oranienburg avec un ordre de mission; triomphal, il me rapporta une pile de dossiers: à la fin des années 30, le département médical de l'IKL avait en effet mené une batterie d'expériences, au KL Buchenwald, sur l'alimentation de détenus soumis aux travaux forcés; avec comme seule motivation la punition ou la menace de la punition, on avait testé un grand nombre de formules, en changeant fréquemment les rations et en pesant régulièrement les sujets; on en avait dégagé toute une série de chiffres. Tandis qu'Isenbeck dépouillait ces rapports, je discutais avec Weinrowski de ce que nous appelions les «facteurs secondaires», comme l'hygiène, le froid, la maladie, les coups. Je me fis envoyer par le SD une copie de mon rapport de Stalingrad, qui traitait justement de ces sujets; en le parcourant, Weinrowski s'exclama: «Ah, mais vous citez Hohenegg!» À ces paroles le souvenir de cet homme, enfoui en moi comme une bulle de verre, se détacha du fond et remonta, prenant de la vitesse à chaque instant avant de venir éclater à la surface; comme c'est curieux, me dis-je, je n'ai pas songé à lui depuis longtemps. «Vous le connaissez?» demandai-je à Weinrowski, saisi d'une agitation intense. – «Bien sûr! C'est un de mes collègues de la faculté de médecine de Vienne». – «Il est donc encore en vie?» – «Oui, sans doute, pourquoi pas?»
Je me mis aussitôt à sa recherche: il était bel et bien vivant, et je n'eus aucune peine à le trouver; lui aussi travaillait à Berlin, au département médical de la Bendlerstrasse. Heureux, je le fis appeler au téléphone sans donner mon nom; sa voix grasse et musicale paraissait un peu ennuyée en répondant:
«Oui?» – «Professeur Hohenegg?» – «Lui-même. C'est à quel sujet?» -»Je vous appelle de la SS. C'est au sujet d'une vieille dette». Sa voix prit une teinte encore plus agacée. «De quoi parlez-vous? Qui êtes-vous?» – «Je vous parle d'une bouteille de cognac que vous m'avez promise voilà neuf mois». Hohenegg partit d'un long éclat de rire: «Hélas, hélas, je dois vous avouer quelque chose: vous ayant cru mort, je l'ai bue à votre santé». – «Homme de peu de foi». – «Ainsi, vous êtes vivant» – «Et promu: Sturmbannführer». – «Bravo! Eh bien, il ne me reste plus qu'à dénicher une autre bouteille». – «Je vous donne vingt-quatre heures: nous la boirons demain soir. En échange, je vous offre le dîner. Chez Borchardt, à huit heures, cela vous convient?» Hohenegg émit un long sifflement: «On a dû vous augmenter, aussi. Mais permettez-moi de vous signaler que ce n'est pas encore tout à fait la saison des huîtres». – «Ce n'est pas grave; nous mangerons du pâté de sanglier. À demain».
Hohenegg, dès qu'il me revit, voulut à tout prix palper mes cicatrices; je me laissai faire gracieusement, sous l'œil étonné du maître d'hôtel venu nous proposer la carte des vins. «Beau travail, faisait Hohenegg, beau travail. Si vous aviez eu ça avant Kislovodsk, je vous aurais cité dans mon séminaire. Finalement, j'ai bien fait d'insister». – «Que voulez-vous dire?» – «Le chirurgien, à Goumrak, avait renoncé à vous opérer, ce qui se comprend. Il vous avait tiré un drap sur le visage et avait suggéré aux infirmiers, comme on faisait alors, de vous placer dans la neige, pour en finir plus vite. Moi, je passais par là, j'ai remarqué ce drap qui remuait au niveau de la bouche, et bien sûr j'ai trouvé ça curieux, un mort qui respire comme un bœuf sous son linceul. Je l'ai retroussé: imaginez ma surprise. Alors je me suis dit que c'était la moindre des choses d'exiger de quelqu'un d'autre qu'il s'occupe de vous. Le chirurgien ne voulait pas, nous avons eu quelques mots, mais j'étais son supérieur hiérarchique et il a dû s'incliner. Il n'arrêtait pas de crier que c'était une perte de temps. J'étais un peu pressé, je l'ai laissé faire, j'imagine qu'il s'est contenté d'une hémostase. Mais je suis heureux que ça ait servi à quelque chose». J'étais immobile, je restais rivé à ses mots; en même temps je me sentais incommensurablement loin de tout cela, comme si ça concernait un autre homme, que j'aurais à peine connu. Le maître d'hôtel apportait le vin. Hohenegg l'interrompit avant qu'il ne le verse: «Un instant, je vous prie. Pourriez-vous nous apporter deux verres à cognac?» – «Bien entendu, Herr Oberst». Avec un sourire, Hohenegg tira une bouteille de Hennessy de sa serviette et la posa sur la table: «Voilà. Chose promise, chose due». Le maître d'hôtel revint avec les verres, déboucha la bouteille, et nous versa à chacun une mesure. Hohenegg prit son verre et se leva; je l'imitai. Il avait tout à coup un air sérieux et je remarquai qu'il avait sensiblement vieilli par rapport à mon souvenir: sa peau, jaune et molle, pendait sous ses yeux et sur ses joues rondes; tout son corps, encore gras, semblait comme diminué sur sa charpente. «Je propose, dit-il, que nous buvions à tous nos camarades de malheur qui n'ont pas eu autant de chance que nous. Et surtout à ceux qui sont encore en vie, quelque part». Nous bûmes et reprîmes nos places. Hohenegg resta silencieux encore quelques instants, jouant avec son couteau, puis reprit son air enjoué. Je lui racontai comment je m'en étais sorti, ce que Thomas m'en avait rapporté du moins, et lui demandai à son tour son histoire. «Moi, c'est plus simple. J'avais fini mon travail, rendu mon rapport au général Renoldi, qui préparait déjà ses valises pour la Sibérie et se moquait éperdument du reste, et je me suis rendu compte qu'on m'avait oublié. Heureusement, je connaissais un jeune homme obligeant à l'AOK; grâce à lui, j'ai pu envoyer un signal à l'OKHG avec une copie pour ma faculté, disant simplement que j'étais prêt à remettre mon rapport. Alors ils se sont souvenus de moi et le lendemain j'ai reçu l'ordre de quitter le Kessel. C'est d'ailleurs en attendant un avion à Goumrak que je suis tombé sur vous. J'aurais bien voulu vous prendre avec moi, mais dans cet état-là vous étiez intransportable, et je ne pouvais quand même pas attendre votre opération, les vols se faisaient rares. Je crois d'ailleurs que j'ai eu un des derniers au départ de Goumrak. L'avion juste avant le mien s'est écrasé sous mes yeux; j'étais encore sonné par le bruit de l'explosion en arrivant à Novorossisk. On a décollé tout droit à travers la fumée et les flammes qui montaient de la carcasse, c'était très impressionnant. Après, j'ai eu un congé, et au lieu de me réaffecter à la nouvelle 6e armée ils m'ont donné un poste à l'OKW. Et vous, que devenez-vous?» Tandis que nous mangions je lui décrivis les problèmes de mon groupe de travail. «En effet, commenta-t-il, cela me semble délicat. Je connais bien Weinrowski, c'est un honnête homme et un savant intègre; mais il n'a aucun sens politique et fait souvent des faux pas». Je restai songeur: «Vous ne pourriez pas le rencontrer avec moi? Pour nous aider à nous orienter». – «Mon cher Sturmbannführer, je vous rappelle que je suis un officier de la Wehrmacht. Je doute que vos supérieurs – et les miens – apprécient que vous me mêliez à cette sombre histoire». – «Pas officiellement, bien sûr. Une simple discussion privée, avec votre vieil ami de la faculté?» – «Je n'ai jamais dit que c'était mon ami». Hohenegg se passa la main pensivement sur le dos de son crâne chauve; son cou ridé saillait par-dessus son col boutonné. «Bien sûr, en tant qu'anatomo-pathologiste, je suis toujours ravi de pouvoir aider le genre humain; après tout, je ne manque jamais de clients. Si vous voulez, nous n'aurons qu'à achever cette bouteille de cognac à trois».
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