Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Partie III

Le Reichsführer, entouré d'une nuée silencieuse d'officiers et flanqué de Rudolf Brandt, fit son apparition vers trois heures de l'après-midi, peu après notre retour au Schloss. Brandt me remarqua et me fit un petit signe de tête; il portait déjà ses nouveaux galons, mais ne me laissa pas le temps de le féliciter lorsque je m'approchai: «Après le discours du Reichsführer, nous partons pour Cracovie. Vous viendrez avec nous». – «Bien, Herr Standartenführer». Himmler s'était assis au premier rang, à côté de Bormann. On nous servit d'abord un discours de Dönitz, qui justifia la cessation temporaire de la guerre sous-marine, tout en espérant qu'elle reprendrait bientôt; de Milch, qui espérait que les nouvelles tactiques de la Luftwaffe mettraient bientôt fin aux raids terroristes sur nos villes; et de Schepmann, le nouveau chef d'état-major de la S A, qui n'espérait rien que j'aie retenu. Vers cinq heures et demie, le Reichsführer monta à la tribune. Des drapeaux rouge sang et les casques noirs de la garde d'honneur encadraient, sur cette haute estrade, sa petite silhouette; les hauts tubes des microphones cachaient presque son visage; la lumière de la salle jouait sur ses lunettes. L'amplification donnait une tonalité fortement métallique à sa voix. Des réactions de l'assistance, j'ai déjà parlé; je regrettais, me trouvant au fond de la salle, de devoir contempler les nuques plutôt que les visages. Malgré ma frayeur et ma surprise, je pourrais ajouter que certaines de ses paroles, personnellement, m'ont touché, notamment celles qui portaient sur l'effet de cette décision sur ceux chargés de l'exécuter, du danger qu'ils encouraient dans leur esprit de devenir cruels et indifférents et de ne plus respecter la vie humaine, ou de s'amollir et de succomber à la faiblesse et aux dépressions nerveuses – oui, cette voie atrocement étroite entre Charybde et Scylla, je la connaissais bien, ces paroles auraient pu m'être adressées, et dans une certaine mesure, en toute modestie, elles l'étaient, à moi et à ceux qui comme moi étaient affligés de cette épouvantable responsabilité, par notre Reichsführer qui comprenait bien ce que nous endurions. Non pas qu'il se laissât aller à la moindre sentimentalité; comme il le dit si brutalement, vers la fin du discours: Beaucoup vont pleurer, mais cela ne fait rien; il y a beaucoup de pleurs déjà, paroles, à mon oreille, d'un souffle shakespearien, mais peut-être était-ce dans l'autre discours, celui que j'ai lu plus tard, je ne suis pas sûr, peu importe. Après le discours, il devait être dix-neuf heures, le Reichsleiter Bormann nous convia à un buffet dans une salle voisine. Les dignitaires, surtout les Gauleiter les plus âgés, prirent le bar d'assaut; comme je devais voyager avec le Reichsführer, je m'abstins de boire. Je le vis dans un coin, debout devant Mandelbrod, avec Bormann, Goebbels et Leland; il tournait le dos à la salle et ne prêtait pas la moindre attention à l'effet qu'avaient produit ses paroles. Les Gauleiter buvaient coup sur coup et discutaient à voix basse; de temps en temps l'un d'entre eux aboyait une platitude; ses collègues hochaient solennellement la tête et buvaient encore. Je dois avouer que j'étais, pour ma part, malgré l'effet du discours, plus préoccupé par la petite scène de midi: je sentais clairement que Mandelbrod était en train de me placer, mais comment et par rapport à qui, je ne le voyais pas encore; j'en savais trop peu sur ses relations avec le Reichsführer, ou avec Speer d'ailleurs, pour en juger, et cela m'inquiétait, je sentais que ces enjeux me dépassaient. Je me demandais si Hilde, ou Hedwig, aurait pu m'éclairer; en même temps je savais très bien que, même au lit, elles ne m'auraient rien dit que Mandelbrod ne souhaitât pas que je sache. Et Speer? Pendant longtemps, j'avais cru me souvenir, mais sans y réfléchir, que lui aussi discutait avec le Reichsführer lors de cette collation. Puis un jour, il y a quelque temps, dans un livre, j'ai appris que depuis des années il nie énergiquement avoir été là, qu'il affirme être parti à l'heure du déjeuner avec Rohland, et ne pas avoir assisté au discours du Reichsführer. Tout ce que je peux en dire, c'est que c'est possible: pour ma part, après notre échange à la réception de midi, je n'ai plus fait spécialement attention à lui, j'étais plutôt concentré sur le Dr. Mandelbrod et sur le Reichsführer, et puis, il y avait vraiment beaucoup de monde; pourtant, je pensais l'avoir vu le soir, et lui-même a décrit la beuverie effrénée des Gauleiter, à la fin de laquelle, d'après son propre livre, plusieurs d'entre eux durent être portés au train spécial, à ce moment-là j'étais déjà parti avec le Reichsführer, cela je ne l'ai donc pas vu moi-même, mais lui le décrit comme s'il avait été là, c'est donc difficile à dire, et de toute façon c'est une argutie un peu vaine: qu'il eût ou non entendu ce jour-là les paroles du Reichsführer, le Reichsminister Speer savait, comme tout le monde; à tout le moins, à cette époque-là, il en savait assez pour savoir qu'il valait mieux ne pas en savoir plus, pour citer un historien, et je puis affirmer qu'un peu plus tard, lorsque je l'ai mieux connu, il savait tout, y compris pour les femmes et les enfants qu'après tout on n'aurait pas pu stocker sans qu'il le sache, même s'il n'en parlait jamais, c'est vrai, et même s'il n'était pas au courant de tous les détails techniques, qui ne concernaient pas son domaine de compétence spécifique, après tout. Je ne nie pas qu'il aurait sans doute préféré ne pas savoir; le Gauleiter von Schirach, que je vis ce soir-là affalé sur une chaise, la cravate défaite et le col ouvert, buvant cognac sur cognac, aurait certainement préféré ne pas savoir non plus, et beaucoup d'autres avec lui, soit que le courage de leurs convictions leur ait manqué, soit qu'ils aient craint déjà les représailles des Alliés, mais il faut ajouter que ces hommes-là, les Gauleiter, ont peu fait pour l'effort de guerre, et l'ont même gêné dans certains cas, alors que Speer, tous les spécialistes maintenant l'affirment, a donné au moins deux ans de plus à l'Allemagne nationale-socialiste, plus que quiconque il a contribué à prolonger l'affaire, et il l'aurait prolongée encore s'il l'avait pu, et certainement il voulait la victoire, il s'est démené comme un beau diable pour la victoire, la victoire de cette Allemagne nationale-socialiste qui détruisait les Juifs, femmes et enfants compris, et les Tsiganes aussi et beaucoup d'autres par ailleurs, et c'est pourquoi je me permets de trouver un tant soit peu indécents, malgré l'immense respect que j'ai pour ce qu'il a accompli en tant que ministre, ses regrets si publiquement affichés après la guerre, regrets qui lui ont sauvé la peau, certes, alors qu'il ne méritait ni plus ni moins la vie que d'autres, Sauckel par exemple, ou Jodl, et qui l'ont ensuite obligé, pour maintenir la pose, à des contorsions de plus en plus baroques, alors qu'il aurait été si simple, surtout après avoir purgé sa peine, de dire: Oui, je savais, et alors? Comme l'a si bien énoncé mon camarade Eichmann, à Jérusalem, avec toute la simplicité directe des hommes simples «Les regrets, c'est bon pour les enfants».

Je quittai la réception vers vingt heures, sur ordre de Brandt, sans avoir pu saluer le Dr. Mandelbrod absorbé par ses discussions. Avec plusieurs autres officiers, on me conduisit à l'hôtel Posen pour que je prenne mes affaires, puis à la gare où nous attendait le train spécial du Reichsführer. De nouveau, je disposais d'une cabine privée, mais de dimensions bien plus modestes que dans le wagon du Dr. Mandelbrod, avec une couchette exiguë. Ce train, baptisé Heinrich, était extra ordinairement bien conçu: à l'avant se trouvaient, outre les wagons blindés personnels du Reichsführer, des wagons aménagés en bureaux et en centre de communications mobile, le tout protégé par des plates-formes équipées de pièces antiaériennes; la Reichsführung-SS entière, si nécessaire, pouvait travailler en déplacement. Je ne vis pas monter le Reichsführer; quelque temps après notre arrivée, le train s'ébranla cette fois, il y avait une vitre à ma cabine, je pouvais éteindre la lumière et, assis dans le noir, contempler la nuit, une belle et claire nuit d'automne, illuminée par les étoiles et un croissant de lune qui versait une fine lueur métallique sur le pauvre paysage de Pologne. De Posen à Cracovie, il y a environ 400 kilomètres; avec les nombreux arrêts imposés par les alertes ou les encombrements, l'arrivée se fit bien après l'aube; déjà réveillé, assis sur ma couchette, je regardais doucement rosir les plaines grises et les champs de patates. À la gare de Cracovie, une garde d'honneur nous attendait, General-Gouverneur en tête, avec tapis rouge et fanfare; de loin, je vis Frank, entouré de jeunes Polonaises en costume national portant des paniers de fleurs de serre, lancer au Reichsführer un salut allemand qui fit presque craquer les coutures de son uniforme, puis échanger avec lui quelques paroles animées avant de s'engouffrer dans une énorme berline. On nous attribua des chambres dans un hôtel au pied du Wawel; je me baignai, me rasai soigneusement, et envoyai un de mes uniformes au lavage. Puis je me dirigeai, en flânant par les belles vieilles rues ensoleillées de Cracovie, vers les bureaux du HSSPF, d'où j'envoyai un télex à Berlin, pour prendre des nouvelles de l'état d'avancement de mon projet. À la mi-journée, je participai au déjeuner officiel en tant que membre de la délégation du Reichsführer; j'étais assis à une table avec plusieurs officiers de la S S et de la Wehrmacht, ainsi que des fonctionnaires mineurs du General-Gouvernement; à la table de tête, Bierkamp côtoyait le Reichsführer et le General-Gouverneur, mais je n'eus aucune occasion d'aller le saluer. La discussion porta surtout sur Lublin, les hommes de Frank nous confirmaient la rumeur qui, au GG, voulait que Globocnik ait sauté pour ses homériques malversations: selon une version, le Reichsführer aurait même souhaité le faire arrêter et juger, pour l'exemple, mais Globocnik avait prudemment accumulé un grand nombre de documents compromettants, et s'en était servi pour se négocier une retraite presque dorée sur sa côte natale. Après les agapes il y avait des discours, mais je n'attendis pas et retournai en ville faire mon rapport à Brandt, qui s'était installé chez le HSSPF. Il n'y avait pas grand-chose à dire: à part le D III, qui avait tout de suite dit oui, nous attendions toujours l'avis des autres départements ainsi que du RSHA. Brandt me chargea d'accélérer les choses dès mon retour: le Reichsführer voulait que le projet soit prêt pour le milieu du mois.

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