Dès qu’ils surent que Cicéron avait pris place, les gens commencèrent à affluer au Forum. Des sénateurs, qui autrement se seraient abstenus, décidèrent qu’ils feraient mieux de venir écouter ce qu’il avait à dire. En moins d’une heure, les bancs furent remplis. Parmi ceux qui avaient changé leurs plans figurait le consul désigné Hirtius. Il se leva pour la première fois du lit où il était cloué depuis des semaines et, lorsqu’il pénétra dans le temple, son apparence suscita des exclamations. Le jeune gourmet replet qui m’avait permis de recopier les Commentaires de César et qui régalait Cicéron à ces dîners où l’on servait du cygne et du paon n’était plus guère qu’un squelette. Je crois qu’il souffrait de ce qu’Hippocrate, le père de la médecine grecque, appelait un carcino ; il avait une cicatrice au cou, là où on lui avait récemment retiré une grosseur.
Le tribun qui présidait la séance était Appuleius, un ami de Cicéron. Il commença par lire un édit de Decimus qui interdisait à Antoine l’entrée en Gaule cisalpine, réitérant sa détermination à conserver sa province au Sénat et confirmant qu’il avait déplacé son armée à Modène. C’était la ville même où j’avais porté le message de Cicéron à César, tant d’années auparavant, et je me rappelais ses murailles épaisses et ses lourdes portes : permettraient-elles de soutenir un long siège imposé par l’armée plus puissante d’Antoine ? Beaucoup de choses en dépendraient. Une fois sa lecture achevée, Appuleius déclara :
— Dans quelques jours, à moins que cela ne soit déjà commencé, la République sera de nouveau en proie à la guerre civile. La question est : Que devons-nous faire ? J’appelle Cicéron pour qu’il nous fasse part de son opinion.
Cicéron se leva, et des centaines d’hommes s’avancèrent sur leur siège pour lui accorder toute leur attention.
— Pères conscrits, convoqués bien plus tardivement que ne l’exigeaient les intérêts de la République, nous voilà enfin rassemblés ; et c’est ce que je ne cessais de demander chaque jour, en voyant qu’une guerre sacrilège contre nos autels et nos foyers, contre nos personnes et nos fortunes, était, par cet homme sans frein et sans honneur, non plus projetée, mais commencée. On attend le mois de janvier, mais Antoine ne l’attend pas, lui qui s’efforce de se jeter avec son armée dans la province de Decimus, ce personnage si éminent et d’une vertu si rare, d’où il menace de marcher sur Rome avec de nouvelles forces. Et il y serait parvenu sans ce jeune homme, ou plutôt ce garçon, qui par une sorte d’inspiration divine et par un courage qui tient du prodige, a rassemblé une formidable armée et a délivré la République.
Il s’interrompit afin de laisser aux mots le temps de pénétrer les esprits. Les sénateurs se tournaient vers leurs voisins pour vérifier qu’ils avaient bien entendu. Le temple s’emplit d’un brouhaha étonné auquel se mêlaient quelques notes d’indignation et des exclamations excitées. Avait-il vraiment dit que le garçon avait délivré la République ? Cicéron dut attendre un moment avant de poursuivre.
— Oui, j’aime à le reconnaître et à le déclarer : si un jeune homme n’eût, seul, arrêté les violentes et barbares tentatives de ce forcené, la République eût été totalement anéantie. Ainsi donc, pères conscrits, puisque aujourd’hui, pour la première fois, nous avons pu nous réunir et, grâce à lui, librement émettre nos opinions, nous devons lui déléguer une autorité légale, afin qu’il puisse défendre la chose publique, non plus seulement par sa protection spontanée, mais en vertu de pouvoirs que nous lui aurons confiés .
Il y en eut pour crier « Non ! » et « Vendu ! » du côté des partisans d’Antoine, mais ces cris furent noyés par les acclamations du reste du Sénat. Cicéron désigna la porte.
— Ne voyez-vous pas le Forum rempli par la foule, le peuple romain animé par l’espoir de recouvrer la liberté ? En nous voyant si nombreux après un long intervalle, il se plaît à croire enfin que nous nous sommes assemblés librement.
C’est ainsi que commença ce que l’on connaîtrait plus tard sous le nom de Troisième Philippique. Cicéron remettait en place toute la politique romaine. Il louait Octavien, ou César, comme il l’appela pour la première fois. (« Est-il un jeune homme plus chaste, plus modéré ? Qui soit, pour notre jeunesse, un plus illustre modèle de l’antique austérité de mœurs ? ») Il désignait une stratégie qui pouvait encore permettre de sauver la République. (« Les dieux immortels nous ont suscité deux appuis : César pour Rome, Decimus pour la Gaule. ») Mais le plus important fut peut-être, pour ces cœurs fatigués et rongés d’inquiétude après toutes ces années de passivité, qu’il enflamma le Sénat d’un esprit combatif.
— Aujourd’hui, pour la première fois après un long intervalle, pères conscrits, nous posons le pied sur le terrain de la liberté. Nés pour l’honneur et pour la liberté, conservons l’un et l’autre, et si déjà l’heure fatale est venue pour la République, ce que font de nobles gladiateurs pour succomber avec honneur, faisons-le, nous qui sommes les chefs de toutes les nations, de tout l’univers ; et sachons tomber avec dignité plutôt que de servir avec ignominie.
L’effet produit fut tel qu’à peine Cicéron se fut-il rassis qu’une grande partie du Sénat de leva et se pressa autour de lui pour le féliciter. Il était évident que, pour le moment, il avait remporté tous les suffrages. Une motion fut proposée à sa demande afin qu’à la première séance du Sénat fixée en janvier par les nouveaux consuls, les honneurs soient rendus à Decimus pour sa défense de la Gaule citérieure, et à Octavien pour les soins, le courage, la sagesse dont il faisait preuve au service de la République. La motion l’emporta avec un succès écrasant. Puis, fait rarissime, au lieu d’un magistrat en exercice, les tribuns invitèrent Cicéron à venir au Forum présenter au peuple les décisions du Sénat.
Avant sa rencontre avec Octavien, il nous avait dit que le pouvoir gisait dans la poussière et attendait que quelqu’un veuille bien le ramasser. C’est exactement ce qu’il venait de faire. Il monta aux rostres sous les yeux des sénateurs et se tourna vers les milliers de citoyens rassemblés.
— Cette foule prodigieuse, Romains, cette assemblée, la plus nombreuse que j’aie jamais vue, ajoute à mon ardeur pour défendre la République, à mon espoir de recouvrer la liberté.
« Caius César, ce jeune homme qui a protégé la République et la liberté, qui les protège encore par son zèle et sa sagesse, et les soutient de son patrimoine, a été comblé de louanges par le Sénat !
Une grande vague d’applaudissements s’éleva de la foule.
— Je vous loue, Romains, clama Cicéron en forçant la voix pour se faire entendre, oui, je vous loue d’accueillir avec tant d’enthousiasme le nom de ce jeune homme. Des éloges et des honneurs divins et immortels lui sont dus pour ses divins et immortels services !
« Non, Romains, vous n’avez pas à combattre un ennemi avec lequel des conditions de paix soient possibles. Antoine n’est pas simplement un homme méchant et scélérat, c’est un monstre farouche et cruel. Il ne s’agit pas de savoir à quelle condition nous vivrons, mais si nous vivrons, ou si nous devons périr dans les supplices et dans l’opprobre !
« Quant à moi, tout ce que je pourrai faire pour vous aider à reconquérir votre liberté, je le ferai. Aujourd’hui même, pour la première fois après un long intervalle, nous avons pu, animés par ma voix et mes conseils, nous enflammer à l’espoir de la liberté !
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