— Je l’aime tendrement, me dit un jour Cicéron, et il a un cœur excellent, mais je me demande parfois d’où il peut bien venir — je ne décèle rien de moi en lui.
Ses soucis domestiques ne s’arrêtaient pas là. Il avait laissé Terentia et Tullia choisir pour la jeune femme un nouveau mari, tout en indiquant que sa préférence allait à un jeune aristocrate digne, valeureux et respectable comme Tiberus Néron ou le fils de son vieil ami Servius Sulpicius. Mais les femmes jetèrent leur dévolu sur Publius Cornelius Dolabella, que Cicéron voyait d’un très mauvais œil. Débauché notoire âgé de dix-neuf ans seulement — soit sept ans de moins que Tullia —, il avait néanmoins déjà été marié, à une femme nettement plus âgée.
Lorsque la lettre annonçant leur choix lui parvint, il était trop tard pour que Cicéron pût s’opposer au mariage, celui-ci étant fixé avant que sa réponse eût la moindre chance de parvenir à Rome — détail que les femmes ne devaient pas ignorer.
— Que pouvons-nous y faire ? me dit-il avec un soupir. C’est la vie, laissons les dieux bénir ce qui est fait. Je comprends pourquoi Tullia y tient tant, c’est un beau garçon, et charmeur avec ça, et si quelqu’un mérite de pouvoir profiter un peu de la vie, c’est bien elle. Mais Terentia ! À quoi pense-t-elle ? On dirait qu’elle est subjuguée, elle aussi. J’ai l’impression de ne plus la comprendre.
J’arrive ici à l’un des principaux sujets d’inquiétude de Cicéron touchant à sa vie personnelle : de toute évidence, quelque chose clochait avec Terentia. Il avait reçu peu de temps auparavant une lettre pleine de reproches de Milon en exil demandant ce qu’il était advenu de ses biens, que Cicéron avait acquis aux enchères à très bas prix. Son épouse, Fausta, n’avait jamais touché un sou. En fait, l’agent qui avait agi pour le compte de Cicéron — l’homme d’affaires de Terentia, Philotimus — espérait encore le convaincre de suivre une manœuvre plutôt douteuse pour faire du profit, et il devait venir le voir à Laodicée.
Cicéron le reçut en ma présence et lui déclara sans ambages qu’il était hors de question que lui ou aucun membre de son personnel ou de sa famille participent à quelque affaire trouble que ce fût.
— Tu peux donc garder tes propositions pour toi, et plutôt m’expliquer ce que sont devenus les actifs de la faillite de Milon. Tu te souviens que la vente en a été arrangée afin que tu acquières le tout pour presque rien, et que tu devais ensuite revendre l’ensemble avec un profit que tu étais censé remettre à Fausta.
Plus replet que jamais et suant déjà à grosses gouttes dans la chaleur estivale, Philotimus s’empourpra davantage encore et se mit à bredouiller qu’il ne se rappelait pas précisément les détails : l’affaire datait de plus d’un an ; il faudrait qu’il consulte ses comptes, et ils étaient à Rome. Cicéron eut un mouvement d’impatience.
— Allons, allons, tu t’en souviens sûrement. Ce n’est pas si vieux que ça. Et l’on parle de milliers de sesterces. Que sont-ils devenus ?
Mais Philotimus se contentait de répéter sans cesse la même chose : il s’excusait platement, mais il n’arrivait pas à se souvenir ; il lui faudrait vérifier.
— Je commence à croire que tu as détourné l’argent à ton profit.
Philotimus nia catégoriquement. Soudain, Cicéron demanda :
— Ma femme est-elle au courant ?
À l’évocation de Terentia, Philotimus changea radicalement d’attitude. Il interrompit ses simagrées et sombra dans le mutisme. Cicéron eut beau le presser tant qu’il voulut, l’intendant refusa de prononcer un mot de plus. Cicéron finit par lui dire de disparaître de sa vue. Dès que l’homme fut sorti, il s’emporta :
— Non, mais tu as vu cette impertinence ? Si ce n’est pas défendre l’honneur d’une dame… on aurait dit qu’il me jugeait indigne de prononcer le nom de ma propre femme !
Je lui accordai que c’était incroyable.
— Incroyable — c’est une façon de présenter les choses. Ils ont toujours été très proches, mais depuis que je suis parti en exil…
Il secoua la tête et n’acheva pas sa phrase. Je n’ajoutai rien. Il m’aurait paru déplacé de faire un commentaire. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si ses soupçons étaient fondés. Tout ce que je peux dire, c’est que cette histoire l’affecta profondément et qu’il écrivit aussitôt à Atticus pour lui demander d’enquêter discrètement : Je n’ose exprimer toute ma crainte.
Un mois avant la fin officielle de son mandat de gouverneur, Cicéron, escorté de ses licteurs, reprit le chemin de Rome avec les deux garçons et moi, en laissant la province aux mains de son questeur.
Il savait qu’on pourrait lui reprocher d’avoir quitté son poste prématurément et d’avoir abandonné la Cilicie à un sénateur encore dans sa première année, mais il avait estimé que, avec la fin imminente du gouvernement de César en Gaule, la plupart auraient d’autres chats à fouetter. Nous passâmes par Rhodes, qu’il tenait à montrer à Marcus et à Quintus. Il voulait aussi aller se recueillir sur la tombe d’Apollonius Molon, le grand maître d’éloquence dont les leçons prises près de trente ans plus tôt lui avaient permis d’embrasser la carrière politique. Elle était située sur un promontoire surplombant de détroit de Karpathos. Une simple pierre de marbre blanc portait le nom de l’orateur et, gravé en grec, l’un de ses préceptes favoris : Rien ne sèche plus vite qu’une larme .
Malheureusement, ce détour par Rhodes ralentit considérablement notre retour. Jour après jour, les vents étésiens venus du nord soufflèrent particulièrement fort cet été-là, et ils forcèrent au port nos bateaux plats de Rhodes trois semaines durant. Pendant cet intervalle, la situation politique de Rome se détériora brusquement et, le temps que nous arrivions à Éphèse, un plein sac de nouvelles alarmantes attendait Cicéron. Plus on approche de la lutte inévitable, écrivait Rufus, plus on est frappé de la grandeur du péril. Voici le terrain où vont se heurter les deux puissants du jour. Pompée est décidé à ne pas souffrir que César soit consul avant d’avoir remis son armée et ses provinces. Et César se persuade qu’il n’y a pour lui de salut qu’en gardant son armée. Ainsi ces grandes tendresses et cette alliance tant redoutée aboutiront, non pas à une animosité occulte, mais à une guerre ouverte !
À Athènes, une semaine plus tard, Cicéron trouva d’autres lettres, y compris une de Pompée et une de César, chacun se plaignant de l’autre et en appelant à sa loyauté. Pour ce qui me concerne, écrivait Pompée, il peut bien être consul ou garder ses légions, mais je suis bien certain qu’il ne peut faire les deux. Je ne doute pas que tu soutiennes ma politique et seras résolument à mes côtés et à ceux du Sénat comme tu l’as toujours fait. Et de César : Je crains que la noble nature de Pompée ne l’ait aveuglé sur les véritables intentions des individus qui cherchent depuis toujours à me nuire : je me fie à toi, mon cher Cicéron, pour lui dire que je ne peux, que je ne dois pas, et que je ne resterai pas sans défense.
Ces deux messages plongèrent Cicéron dans un état de grande inquiétude. Assis dans la bibliothèque d’Aristus, les deux lettres posées devant lui sur la table, il les contemplait alternativement. Je vois fondre sur nous la guerre civile, mais une guerre comme il n’y en eut jamais, écrivit-il à Atticus . Les voici maintenant, tu le dis, et je ne le vois que trop, prêts à se ruer l’un contre l’autre. Tous deux comptent sur moi. Que faire ? Mais on saura bien trouver le moyen de venir m’arracher mon opinion. Tu vas te moquer de moi. Que je voudrais être resté dans ma province !
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