Le consul qui présidait la séance du jour était Metellus Nepos, vieil ennemi de Cicéron qui feignait aujourd’hui d’être réconcilié avec lui — bien à contrecœur et sous la pression de la majorité du Sénat. Il fit mine de ne pas remarquer la présence de Cicéron et se leva pour annoncer qu’une dépêche de César venait d’arriver de Gaule ultérieure. La chambre se tut, et les sénateurs l’écoutèrent avec attention lire le compte rendu de César de ses derniers combats meurtriers contre des tribus sauvages aux noms exotiques — Viromanduens, Atrebates et Nerviens — dans de sombres forêts caverneuses et parmi d’infranchissables fleuves en crue. César était de toute évidence monté bien plus au nord qu’aucun général romain avant lui, presque jusqu’à la mer Nordique glacée, et, une fois encore, sa victoire frôlait l’anéantissement : sur les soixante mille hommes qui avaient constitué l’armée des Nerviens, il assurait n’en avoir laissé que cinq cents en vie. Quand Nepos eut terminé sa lecture, la chambre tout entière parut respirer ; alors seulement, le consul pria Cicéron de prendre la parole.
C’était un moment difficile pour prononcer un discours et, en réalité, Cicéron se borna à énumérer sa liste de remerciements. Il remercia les consuls. Il remercia le Sénat. Il remercia le peuple. Il remercia les dieux. Il remercia son frère. Il remercia à peu près tout le monde à l’exception de César, qu’il ne cita même pas. Il remercia tout particulièrement Pompée (« qui, par sa bravoure, sa gloire et ses exploits, a éclipsé sans contredit les plus grands hommes de tous les peuples et de tous les siècles, ») et Milon (qui « crut que ce serait illustrer son courage, sa grandeur d’âme et son consulat, que de me rendre à moi-même, aux miens, à vous et à la patrie »). Mais il n’évoqua ni la pénurie de blé ni la proposition de sénatus-consulte donnant à Pompée des pouvoirs extraordinaires et, dès qu’il se fut rassis, Afranius et Milon s’empressèrent de se lever pour quitter la Curie.
Plus tard, lorsque nous retournâmes chez Quintus, je constatai que Birria et ses gladiateurs avaient disparu, ce qui me parut curieux dans la mesure où le danger, lui, rôdait toujours. Il y avait beaucoup de mendiants parmi le flot de spectateurs qui arpentaient les lieux et, peut-être me trompais-je, mais il me sembla que les gestes et les regards hostiles que suscitait Cicéron avaient notablement augmenté.
Une fois en sécurité chez Quintus, Cicéron lâcha :
— Je n’ai pas pu m’y résoudre. Comment aurais-je pu lancer une controverse dont je ne sais rien ? Et puis ce n’était pas le bon moment pour faire une proposition de ce genre. Tous n’avaient que César, César, César à la bouche. Peut-être qu’ils vont me laisser un peu tranquille, maintenant.
La journée fut longue et ensoleillée, et Cicéron la passa presque intégralement dans le jardin, à lire ou à lancer une balle au chien de la famille, un terrier du nom de Myia dont les gambades enchantaient le jeune Marcus et son cousin âgé de neuf ans, Quintus, fils unique de Quintus et de Pomponia. Autant Marcus était un enfant gentil et franc, autant le jeune Quintus, gâté par sa mère, avait en lui un fond de malignité. Ils s’entendaient cependant assez bien. Par moments, la rumeur de la foule rassemblée au Circus Maximus nous parvenait de la vallée, de l’autre côté de la colline — une centaine de milliers de voix qui hurlaient ou rugissaient à l’unisson, produisant un grondement à la fois exaltant et effrayant, pareil à celui d’un tigre, et je sentais mes poils se hérisser sur ma nuque et mes bras. Au milieu de l’après-midi, Quintus suggéra que Cicéron devrait peut-être se rendre au Cirque pour se montrer au public et assister ne serait-ce qu’à une course. Mais Cicéron préférait rester où il était.
— Je suis fatigué de m’exhiber devant des étrangers, expliqua-t-il.
Comme les enfants renâclaient à aller se coucher et que Cicéron, après sa longue absence, avait envie de leur faire plaisir, le dîner ne fut servi qu’assez tard. Cette fois, et malgré l’irritation manifeste de Pomponia, il m’invita à me joindre à eux. Elle n’approuvait pas que les esclaves mangent avec les maîtres et jugeait sans doute qu’il aurait dû être de sa prérogative et non de celle de son beau-frère de décider qui serait présent à sa propre table. Nous étions donc six : Cicéron et Terentia sur un lit, Quintus et Pomponia sur un autre, et enfin Tullia et moi sur le troisième. Normalement, Atticus, le frère de Pomponia, aurait dû se joindre à nous. C’était le meilleur ami de Cicéron. Mais une semaine avant le retour de l’exilé, il avait brusquement quitté Rome pour se rendre dans sa propriété en Épire. Il avait invoqué des affaires urgentes, mais je le soupçonne d’avoir anticipé les querelles familiales à venir. Il avait toujours préféré le calme et la tranquillité.
La nuit tombait et les esclaves apportaient du feu pour allumer lampes et chandelles, quand une cacophonie de sifflets, tambours, trompettes et paroles scandées s’éleva au loin. Nous n’y prêtâmes au début guère attention, pensant qu’il s’agissait d’une procession liée aux Jeux. Mais le bruit parut bientôt s’approcher de la maison, et s’y attarder.
Terentia finit par s’interroger :
— Mais qu’est-ce que ça peut bien être, à votre avis ?
— Tu sais, répondit Cicéron, sur un ton de spécialiste érudit, je me demande s’il ne pourrait pas s’agir d’un flagitatio . Voilà une bien étrange coutume ! Tiron, tu veux bien aller jeter un coup d’œil ?
Je ne crois pas que cette pratique ait perduré : au temps de la République, quand les gens étaient libres de s’exprimer, le flagitatio était le droit des citoyens — qui avaient des griefs, mais qui étaient trop pauvres pour aller au tribunal — de manifester devant le domicile de celui qu’ils tenaient pour responsable. Ce soir-là, la cible était Cicéron. J’entendais son nom se détacher de ce qu’ils scandaient et, lorsque j’ouvris la porte, je reçus clairement leur message :
Cicéron, fils de pute, où est notre pain ?
Cicéron, fils de pute, a volé notre pain !
Une centaine de personnes entassées dans la rue étroite répétaient sans arrêt les mêmes phrases, avec de petites variations plus ou moins salées sur l’expression « fils de pute ». Dès qu’elles s’aperçurent que je les observais, des huées formidables s’élevèrent. Je refermai la porte, la verrouillai et retournai livrer mon rapport dans le triclinium.
Pomponia se redressa avec inquiétude.
— Qu’allons-nous faire ?
— Rien, répondit calmement Cicéron. Ils ont le droit de hurler. Qu’ils se libèrent la poitrine et, quand ils en auront assez, ils partiront.
— Mais pourquoi t’accusent-ils de voler leur pain ? s’étonna Terentia.
— Clodius attribue la pénurie de pain à l’affluence des gens qui sont venus à Rome pour soutenir Cicéron, expliqua Quintus.
— Mais cette foule n’est pas là pour soutenir mon mari, protesta Terentia. Ces gens sont venus pour les Jeux.
— D’une honnêteté qui fait mal, comme toujours, constata Cicéron. Et même s’ils étaient venus pour moi, la cité n’a jamais été, à ma connaissance, à court de pain un jour de fête.
— Pourquoi cela a-t-il lieu maintenant, alors ?
— J’imagine que quelqu’un a saboté les approvisionnements.
— Qui ferait une chose pareille ?
— Clodius, pour noircir mon nom : ou peut-être même Pompée, dans le but de se donner un prétexte pour prendre le contrôle de la distribution. Quoi qu’il en soit, nous n’y pouvons rien. Je suggère donc que nous poursuivions notre repas sans y prêter attention.
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