On eût dit une fête, mais une fête où chacun était là pour regarder les autres. Les danseurs professionnels gravitaient seuls sur la piste.
— Ce n’est pas si extraordinaire que ça ! disait une femme que son mari conduisait pour la première fois dans un cabaret. Je ne vois pas ce qu’il y a de répréhensible.
Genaro s’approcha des policiers.
— Excusez-moi, messieurs. Je voudrais vous demander un conseil. Est-ce qu’il faut faire les numéros, comme d’habitude ?… Maintenant, Adèle devrait danser…
Le commissaire haussa les épaules en regardant ailleurs.
— Ce que j’en disais, c’était pour ne pas vous contrarier…
La jeune femme était au bar, entourée par les journalistes qui la questionnaient.
— En somme, Delfosse a volé le contenu de votre sac. Il était votre amant depuis longtemps ?
— Il n’était même pas mon amant !
Elle manifestait un certain embarras. Il lui fallait faire un effort pour subir le feu de tous les regards.
— Vous avez bu le champagne avec Graphopoulos. À votre avis, quel genre d’homme était-ce ?
— Un chic type ! Mais laissez-moi…
Elle alla au vestiaire retirer son manteau, s’approcha un peu plus tard de Genaro.
— Je danse ?
Il n’en savait rien. Il regardait toute cette foule avec une pointe d’inquiétude, comme s’il craignait d’être submergé.
— Je me demande ce qu’ils attendent.
Elle alluma une cigarette, s’accouda au bar, le regard lointain, sans répondre aux questions que les reporters continuaient à lui poser.
Une grosse commère disait à voix haute :
— C’est ridicule de payer dix francs une limonade ! Il n’y a même rien à voir !
Il y eut quelque chose à voir, pourtant, mais seulement pour ceux qui connaissaient les personnages du drame. Le chasseur en rouge souleva à certain moment la portière et l’on entrevit un homme d’une cinquantaine d’années aux moustaches argentées, qui fut surpris en apercevant tant de monde.
Il fut tenté de reculer. Mais son regard rencontra celui d’un journaliste qui l’avait reconnu et qui donnait un coup de coude à son voisin. Alors il entra, l’air dégagé, en secouant la cendre de sa cigarette.
Il portait beau. Il était habillé avec une remarquable élégance. On sentait l’homme habitué à la vie large autant qu’à l’existence nocturne.
Il marcha droit vers le bar, avisa Genaro.
— Vous êtes le patron de la boîte ?
— Oui, monsieur.
— M. Delfosse ! Il paraît que mon fils vous devait de l’argent ?
— Victor !
Et Victor accourut.
— C’est le père de M. René qui demande combien son fils te devait.
— Attendez que je consulte mon carnet… M. René tout seul ou bien M. René et son ami ?… hum !… Cent cinquante et soixante-quinze… Et dix et les cent vingt d’hier…
M. Delfosse lui tendit un billet de mille francs, laissa tomber sèchement :
— Gardez le tout !
— Merci, monsieur ! Merci beaucoup ! Vous ne voulez pas prendre quelque chose ?
Mais M. Delfosse regagnait la sortie sans regarder personne. Il passa près du commissaire, qu’il ne connaissait pas. Au moment où il franchissait la portière, il frôla un nouvel arrivant, n’y prit garde et remonta dans sa voiture.
C’était pourtant le principal événement de la soirée qui se préparait. L’homme qui entrait était grand, large d’épaules, avec un visage épais, un regard calme.
Adèle, qui le vit la première, peut-être parce qu’elle ne cessait de guetter la porte, écarquilla les prunelles, se montra toute désemparée.
Le nouveau venu marchait droit vers elle, lui tendait une main grasse.
— Vous allez bien, depuis l’autre soir ?
Elle essaya d’esquisser un sourire.
— Merci ! Et vous ?
Des journalistes chuchotaient en le regardant.
— Tout ce que tu veux que c’est lui ?
— Il ne viendrait pas ici, ce soir !
Comme par bravade, l’homme tira de sa poche un paquet de tabac gris et se mit en devoir de bourrer sa pipe.
— Un pale ! lança-t-il à Victor qui passait, un plateau chargé à bout de bras.
Victor fit un signe affirmatif, poursuivit sa course, passa près des deux policiers et souffla rapidement :
— C’est lui !
Comment la nouvelle se répandit-elle ? Toujours est-il qu’une minute plus tard tous les regards étaient braqués sur l’homme aux larges épaules qui, une cuisse sur un haut tabouret du bar, l’autre jambe pendante, buvait sa bière anglaise à petites gorgées en contemplant le public à travers le verre embué.
Trois fois Genaro dut faire claquer ses doigts pour décider le jazz à jouer un nouveau morceau. Et le danseur professionnel lui-même, tout en dirigeant sa partenaire sur le parquet ciré, ne quittait pas l’homme des yeux.
Le commissaire Delvigne et l’inspecteur échangeaient des petits signes. Des journalistes les observaient.
— On y va ?
Ils se levèrent ensemble, se dirigèrent vers le bar d’une démarche nonchalante.
Le commissaire aux moustaches rousses s’accouda devant l’homme. Girard se plaça derrière, prêt à le ceinturer.
La musique ne cessa pas. Et, pourtant, tout le monde eut l’impression d’un silence anormal.
— Pardon ! Vous êtes bien descendu à l’Hôtel Moderne ?
Un lourd regard se posa sur celui qui parlait.
— Après ?
— Je crois que vous avez oublié de remplir votre fiche.
Adèle était à trois pas, le regard rivé à l’inconnu. Genaro faisait partir le bouchon d’une bouteille de champagne.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je désirerais que vous veniez la remplir à mon bureau. Attention ! Pas d’esclandre…
Le commissaire Delvigne scrutait les traits de son partenaire et se demandait en vain ce qui, en lui, l’impressionnait.
— Vous me suivez ?
— Un instant…
Il porta la main à sa poche. L’inspecteur Girard crut qu’il voulait en sortir un revolver et il eut la maladresse de tirer le sien.
Des gens se levèrent. Une femme poussa un cri d’effroi. Mais l’homme ne voulait que prendre de la monnaie, qu’il posa sur le bar en disant :
— Je vous suis !
La sortie fut loin d’être discrète. La vue du revolver avait effrayé les clients, sinon ils eussent sans doute formé la haie. Le commissaire marchait le premier. Puis l’homme. Puis Girard, qui était pourpre à cause de sa fausse manœuvre.
Un photographe fit éclater du magnésium. Une voiture attendait devant la porte.
— Vous voulez bien monter…
Il n’y avait que trois minutes de chemin pour atteindre les bureaux de la police. Des inspecteurs en service de nuit étaient occupés à jouer au piquet et à boire des demis qu’ils avaient fait venir d’un café voisin.
L’homme entra comme chez lui, retira son chapeau melon, alluma une grosse pipe qui s’harmonisait avec sa face empâtée.
— Vous avez des papiers ?
Delvigne était nerveux. Il y avait quelque chose qui ne lui plaisait pas dans cette affaire et il ne savait pas quoi.
— Pas de papiers du tout !
— Où avez-vous déposé votre valise quand vous avez quitté l’Hôtel Moderne ?
Un regard aigu du commissaire qui se troubla, parce qu’il eut l’impression que son interlocuteur s’amusait comme un enfant.
— Je n’en sais rien !
— Vos nom, prénoms, profession, domicile…
— C’est votre bureau, à côté ?
On voyait une porte qui ouvrait sur un petit bureau vide et non éclairé.
— Et après ?
— Venez !
Ce fut l’homme aux larges épaules qui entra le premier, tourna le commutateur, referma la porte.
— Commissaire Maigret, de la Police judiciaire de Paris ! dit-il alors en tirant de petites bouffées de sa pipe. Allons ! mon cher collègue, je crois que, ce soir, nous avons fait du bon travail. Et vous avez une bien belle pipe !…
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