Il ne put préciser tout de suite ce qui le frappait. Il dut se retourner deux fois. Ce n’était pas tant l’auto que l’homme qui lui rappelait quelque chose, et soudain son image s’associa au souvenir de l’enterrement du matin.
— Vous êtes d’Antibes, n’est-ce pas ?
— De Juan-les-Pins !
— C’est bien vous qui, ce matin, avez suivi un enterrement jusqu’au cimetière…
— Oui ! Pourquoi ?
— Est-ce le même client que vous avez amené ici ?
Le chauffeur regardait son interlocuteur des pieds à la tête sans trop savoir ce qu’il devait répondre.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Police… Alors ?
— C’est le même… Depuis hier à midi, il m’a pris à la journée.
— Où est-il en ce moment ?
— Je ne sais pas… Il est parti par là…
Et le chauffeur désignait une rue, questionnait avec une soudaine inquiétude :
— Dites donc ! vous n’allez pas l’arrêter avant qu’il m’ait payé ?
Maigret en oubliait de fumer. Il resta un bon moment immobile, à fixer le capot démodé du taxi, puis soudain, frôlé par l’idée que le couple aurait peut-être quitté l’hôtel, il se précipita vers le Beauséjour.
La boulangère le vit arriver, interpella son mari qui était au fond de la boutique et qui approcha de la vitre un visage enfariné.
Tant pis ! Maintenant, Maigret s’en moquait.
— Chambre 7…
En regardant la façade, il essayait de deviner laquelle des fenêtres aux rideaux clos correspondait à la chambre 7. Il n’osait pas encore se réjouir.
Et pourtant… Non ! ce n’était pas une coïncidence… C’était la première fois, au contraire, que deux éléments de cette affaire s’enchaînaient…
Sylvie et Harry Brown se retrouvant dans un garni du port !…
Vingt fois il eut le temps de parcourir les cent mètres le séparant du coin du quai. Vingt fois il revit le taxi à la même place. Quant au chauffeur, il était venu se camper au bout de la rue de façon à surveiller lui-même son client…
Enfin, la porte vitrée du fond du couloir s’ouvrit. Sylvie, qui marchait vite, déboucha sur le trottoir et faillit se heurter à Maigret.
— Bonjour ! lui lança-t-il.
Elle s’immobilisa. Jamais encore il ne l’avait vue aussi pâle. Et, quand elle ouvrit la bouche, il n’en sortit aucun son.
— Votre compagnon se rhabille ?
Elle tournait la tête en tous sens comme une girouette. Sa main lâcha le sac que Maigret ramassa. Elle le lui arracha littéralement, comme si elle eût craint par-dessus tout de le lui voir ouvrir.
— Un instant !
— Pardon… On m’attend… Marchons, voulez-vous ?…
— Justement, je ne veux pas marcher… Surtout dans cette direction…
Elle était plus émouvante que jolie, à cause des grands yeux qui lui rongeaient tout le visage. On la sentait en proie à une nervosité douloureuse, à une angoisse qui lui coupait le souffle.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Est-ce qu’elle n’était pas sur le point de s’enfuir en courant ? Pour l’en empêcher, Maigret lui prit la main, qu’il garda dans la sienne, dans un geste qui, pour les boulangers d’en face, pouvait passer pour un geste d’affection.
— Harry est toujours là ?
— Je ne comprends pas…
— Eh bien ! nous allons l’attendre ensemble… Attention, petit !… Pas de bêtises… Laissez ce sac en paix…
Car Maigret l’avait repris. À travers l’étoffe soyeuse, il croyait reconnaître la consistance d’une liasse de billets de banque.
— Pas de scandale !… Il y a des gens qui nous regardent…
Et des passants ! Ils devaient croire que Maigret et Sylvie débattaient une simple question de tarif.
— Je vous en supplie…
— Non !
Et, plus bas :
— Si vous n’êtes pas tranquille, je vous passe les menottes !
Elle le regarda avec des prunelles encore agrandies par l’effroi, puis, découragée ou matée, elle baissa la tête.
— Harry n’a pas l’air pressé de descendre…
Elle ne dit rien, ne tenta pas de nier, de le détromper.
— Vous le connaissiez déjà ?
Ils étaient en plein soleil. Sylvie avait le visage humide.
Elle semblait chercher désespérément une inspiration qu’elle ne trouvait pas.
— Écoutez…
— J’écoute !
Mais non ! Elle changeait d’avis ! Elle ne disait plus rien. Elle se mordait cruellement la lèvre.
— Joseph vous attend quelque part ?
— Joseph ?
C’était de l’affolement, de la panique. Et voilà que maintenant on entendait des pas dans l’escalier de l’hôtel. Sylvie tremblait, n’osait pas regarder vers le couloir noyé d’ombre.
Les pas se rapprochaient, sonnaient sur les dalles. La porte vitrée s’ouvrait, se refermait, et il y avait soudain un temps d’arrêt.
Harry Brown, qu’on ne distinguait pas dans la pénombre et qui avait vu le couple ! Ce fut bref. Il se remit en marche. Il paya de culot. Il passa, sans une hésitation, le corps droit, en adressant un bref salut à Maigret.
Celui-ci tenait toujours le poignet inerte de Sylvie. Pour rejoindre Brown, qu’on ne voyait plus que de dos, il fallait lâcher celle-ci.
Une scène ridicule à jouer sous les fenêtres de la boulangère !…
— Venez avec moi ! dit-il à sa compagne.
— Vous m’arrêtez ?
— Ne vous inquiétez pas de ça…
Il devait téléphoner tout de suite. Il ne voulait à aucun prix livrer Sylvie à elle-même. Il y avait des cafés dans les environs. Il entra dans l’un d’eux et entraîna la jeune femme avec lui dans la cabine.
Quelques instants plus tard, il avait l’inspecteur Boutigues au bout du fil.
— Courez à l’Hôtel Provençal. Priez poliment, mais fermement Harry Brown de ne pas quitter Antibes avant mon arrivée. Au besoin, empêchez-le de sortir…
Et Sylvie écoutait, effondrée. Elle n’avait plus de ressort, plus la moindre velléité de révolte.
— Qu’est-ce que vous buvez ? lui demanda-t-il, revenu à sa table.
— Cela m’est égal.
Il surveillait surtout le sac à main. Le garçon les observait, sentant qu’il se passait quelque chose d’anormal. Et comme une fillette qui allait de table en table venait offrir un bouquet de violettes, Maigret le prit, le tendit à sa compagne, fouilla ses poches avec un air ennuyé et, au moment où l’on s’y attendait le moins, prit le sac.
— Vous permettez ?… Je n’ai pas de monnaie…
Cela s’était fait si vite, d’une façon si naturelle, qu’elle n’eut pas le temps de protester. À peine une crispation passagère des doigts sur la poignée du sac.
La petite fille attendait sagement en choisissant un autre bouquet dans sa corbeille. Maigret, sous une grosse liasse de billets de mille francs, cherchait de la menue monnaie.
— Maintenant, allons !… dit-il en se levant.
Il était nerveux aussi. Il avait hâte d’être ailleurs, de n’avoir plus de regards curieux braqués sur lui.
— Si nous allions dire bonsoir à cette brave maman Jaja ?
Sylvie suivait docilement. Elle était matée. Et rien ne les distingua des autres couples qui passaient sinon que c’était Maigret qui tenait précieusement le sac de sa compagne.
— Passez la première !
Elle pénétra dans le bar en descendant une marche, se dirigea vers la porte vitrée du fond. On apercevait, derrière le rideau de tulle, le dos d’un homme qui se leva vivement à l’arrivée du couple.
C’était Yan, le steward suédois, qui devint rouge jusqu’aux oreilles en reconnaissant Maigret.
— Encore vous ?… Eh bien ! mon ami, vous me feriez plaisir en allant vous promener…
Jaja ne comprenait pas. Le visage de Sylvie lui disait clairement qu’il se passait quelque chose d’anormal. Et elle ne demandait pas mieux que de voir disparaître le marin.
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