Justement, Mme Juzeur était en train de confier à Mme Josserand ses impressions sur Octave. Elle le trouvait très convenable, sans doute, mais elle préférait M. Auguste Vabre. Celui-ci, debout dans un coin du salon, restait silencieux, avec son insignifiance et sa migraine de tous les soirs.
– Ce qui m’étonne, chère madame, c’est que vous ne songiez pas à lui pour votre Berthe. Un garçon établi, plein de prudence. Et il lui faut une femme, je sais qu’il cherche à se marier.
Mme Josserand écoutait, surprise. En effet, elle n’aurait pas songé au marchand de nouveautés. Cependant, Mme Juzeur insistait, car elle avait, dans son infortune, la passion de travailler à la félicité des autres femmes, ce qui la faisait s’occuper de toutes les histoires tendres de la maison. Elle affirmait qu’Auguste ne cessait de regarder Berthe. Enfin, elle invoquait son expérience des hommes : jamais M. Mouret ne se laisserait prendre, tandis que ce bon M. Vabre serait très commode, très avantageux. Mais Mme Josserand, pesant ce dernier du regard, jugeait décidément qu’un gendre pareil ne meublerait guère son salon.
– Ma fille le déteste, dit-elle, et jamais je n’agirai contre son cœur.
Une grande demoiselle maigre venait d’exécuter une fantaisie sur la Dame blanche . Comme l’oncle Bachelard s’était endormi dans la salle à manger, Gueulin reparut avec sa flûte et imita le rossignol. D’ailleurs, on n’écoutait pas, l’histoire de Bonnaud s’était répandue. M. Josserand restait bouleversé, les pères levaient les bras, les mères suffoquaient. Comment ! le gendre de Bonnaud était un clown ! À qui se fier alors ? et les parents, dans leur appétit de mariage, avaient des cauchemars de forçats distingués, en habit noir. Bonnaud, à la vérité, éprouvait une telle joie de caser sa fille, qu’il s’était contenté de renseignements en l’air, malgré sa rigide prudence de chef comptable méticuleux.
– Maman, le thé est servi, dit Berthe, qui ouvrait avec Adèle les deux battants de la porte.
Et, pendant que le monde passait lentement dans la salle à manger, elle s’approcha de sa mère, elle murmura :
– J’en ai assez, moi !... Il veut que je reste pour lui conter des histoires, ou il parle de tout casser !
C’était, sur une nappe grise trop étroite, un de ces thés laborieusement servis, une brioche achetée chez un boulanger voisin, flanquée de petits fours et de sandwichs. Aux deux bouts, un luxe de fleurs, des roses superbes et coûteuses, couvraient la médiocrité du beurre et la poussière ancienne des biscuits. On se récria, des jalousies s’allumèrent : décidément, ces Josserand se coulaient pour marier leurs filles. Et les invités, avec des regards obliques vers les bouquets, se gorgèrent de thé aigre, tombèrent sans prudence sur les gâteaux rassis et la brioche mal cuite, ayant peu dîné, ne songeant plus qu’à se coucher le ventre plein. Pour les personnes qui n’aimaient pas le thé, Adèle promenait des verres de sirop de groseille. Il fut déclaré exquis.
Cependant, dans un coin, l’oncle dormait. On ne le réveilla pas, on feignit même poliment de ne pas le voir. Une dame parla des fatigues du commerce. Berthe s’empressait, offrant des sandwichs, portant des tasses de thé, demandant aux hommes s’ils voulaient qu’on les sucrât davantage. Mais elle ne suffisait pas, et Mme Josserand cherchait sa fille Hortense, lorsqu’elle l’aperçut au milieu du salon désert, en train de causer avec un monsieur, dont on ne voyait que le dos.
– Ah ! oui ! laissa-t-elle échapper, prise de colère. Il arrive enfin.
Des chuchotements couraient. C’était ce Verdier, qui vivait avec une femme depuis quinze ans, en attendant d’épouser Hortense. Chacun connaissait l’histoire, les demoiselles échangeaient des coups d’œil ; mais on évitait d’en parler, on pinçait les lèvres, par convenance. Octave, mis au courant, regarda d’un air d’intérêt le dos du monsieur. Trublot connaissait la maîtresse, une bonne fille, une ancienne roulure qui s’était rangée, plus honnête maintenant, disait-il, que la plus honnête des bourgeoises, soignant son homme, veillant à son linge ; et il était pour elle plein d’une fraternelle sympathie. Pendant qu’on les étudiait de la salle à manger, Hortense faisait une scène à Verdier sur son retard, avec sa maussaderie de fille vierge et bien élevée.
– Tiens ! du sirop de groseille ! dit Trublot, en voyant Adèle devant lui, le plateau à la main.
Il le flaira, n’en voulut point. Mais, comme la bonne se retournait, le coude d’une grosse dame la poussa contre lui, et il la pinça fortement aux reins. Elle sourit, elle revint avec le plateau.
– Non, merci, déclara-t-il. Tout à l’heure.
Autour de la table, des femmes s’étaient assises, tandis que les hommes, derrière elles, mangeaient debout. Il y eut des exclamations, un enthousiasme qui s’étouffait dans les bouches pleines. On appelait les messieurs. Mme Josserand cria :
– C’est vrai, je n’y songeais plus... Voyez donc, monsieur Mouret, vous qui aimez les arts.
– Prenez garde, le coup de l’aquarelle ! murmura Trublot, qui connaissait la maison.
C’était mieux qu’une aquarelle. Comme par hasard, une coupe de porcelaine se trouvait sur la table ; au fond, encadrée dans la monture toute neuve de bronze verni, était peinte la Jeune fille à la cruche cassée, en teintes lavées qui allaient du lilas clair au bleu tendre. Berthe souriait au milieu des éloges.
– Mademoiselle a tous les talents, dit Octave avec sa bonne grâce. Oh ! c’est d’un fondu, et très exact, très exact !
– Pour le dessin, je le garantis ! reprit Mme Josserand triomphante. Il n’y a pas un cheveu en plus ni en moins... Berthe a copié ça ici, sur une gravure. Au Louvre, on voit vraiment trop de nudités, et le monde y est si mêlé parfois !
Elle avait baissé la voix, pour donner cette appréciation, désireuse d’apprendre au jeune homme que, si sa fille était artiste, cela n’allait point jusqu’au dévergondage. D’ailleurs, Octave dut lui paraître froid, elle sentit que la coupe ne portait pas, elle se mit à l’épier d’un air d’inquiétude, pendant que Valérie et Mme Juzeur, qui en étaient à leur quatrième tasse de thé, examinaient la peinture avec de légers cris d’admiration.
– Vous la regardez encore, dit Trublot à Octave, en le retrouvant les yeux fixés sur Valérie.
– Mais oui, répondit-il, un peu gêné. C’est drôle, elle est jolie en ce moment... Une femme ardente, ça se voit... Dites donc, est-ce qu’on pourrait se risquer ?
Trublot gonfla les joues.
– Ardente, on ne sait jamais... Singulier goût ! En tout cas, ça vaudra mieux que d’épouser la petite.
– Quelle petite ? s’écria Octave, qui s’oubliait. Comment ! vous croyez que je vais me laisser entortiller !... Mais jamais ! Mon bon, nous n’épousons pas, à Marseille !
Mme Josserand s’était approchée. Elle reçut la phrase en plein cœur. Encore une campagne inutile ! encore une soirée perdue ! Le coup fut tel, qu’elle dut s’appuyer à une chaise, regardant avec désespoir la table nettoyée, où ne traînait que la tête brûlée de la brioche. Elle ne comptait plus ses défaites, mais celle-ci serait la dernière, elle en fit l’affreux serment, en jurant de ne pas nourrir davantage des gens qui venaient chez elle uniquement pour s’emplir. Et, bouleversée, exaspérée, elle parcourait du regard la salle à manger, elle cherchait dans les bras de quel homme elle pourrait bien jeter sa fille, lorsqu’elle aperçut contre le mur Auguste, résigné, n’ayant rien pris.
Justement, Berthe, souriante, se dirigeait vers Octave, une tasse de thé à la main. Elle continuait la campagne, elle obéissait à sa mère. Mais celle-ci lui saisit le bras et la traita tout bas de fichue bête.
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