En haut, Octave, vexé contre les femmes, étouffa le bruit de ses bottines.
Mais la porte des Pichon s’ouvrit, et il dut se résigner. Marie l’attendait, debout dans l’étroite pièce, que la lampe charbonnée éclairait mal. Elle avait tiré le berceau près de la table, Lilitte dormait là, sous le rond de clarté jaune. Le couvert du déjeuner devait avoir servi pour le dîner, car le livre fermé se trouvait à côté d’une assiette sale, où traînaient des queues de radis.
– Vous avez fini ? demanda Octave, étonné du silence de la jeune femme.
Elle semblait ivre, le visage gonflé, comme au sortir d’un sommeil trop lourd.
– Oui, oui, dit-elle avec effort. Oh ! j’ai passé une journée, la tête dans les mains, enfoncée là-dedans... Quand ça vous prend, on ne sait plus où l’on est... J’ai très mal au cou.
Et, courbaturée, elle ne parla pas davantage du livre, si pleine de son émotion, des rêveries confuses de sa lecture, qu’elle suffoquait. Ses oreilles bourdonnaient, aux appels lointains du cor, dont sonnait le chasseur de ses romances, dans le bleu des amours idéales. Puis, sans transition, elle dit qu’elle était allée le matin à Saint-Roch entendre la messe de neuf heures. Elle avait beaucoup pleuré, la religion remplaçait tout.
– Ah ! je vais mieux, reprit-elle en poussant un profond soupir et en s’arrêtant devant Octave.
Il y eut un silence. Elle lui souriait de ses yeux candides. Jamais il ne l’avait trouvée si inutile, avec ses cheveux rares et ses traits noyés. Mais, comme elle continuait à le contempler, elle devint très pâle, elle chancela ; et il dut avancer les mains pour la soutenir.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! bégaya-t-elle dans un sanglot. Il la gardait, embarrassé.
– Vous devriez prendre un peu de tilleul... C’est d’avoir trop lu.
– Oui, ça m’a tourné sur le cœur, quand je me suis vue seule, en fermant le livre... Que vous êtes bon, monsieur Mouret ! Sans vous, je me faisais du mal.
Cependant, il cherchait du regard une chaise, où il pût l’asseoir.
– Voulez-vous que j’allume du feu ?
– Merci, ça vous salirait... J’ai bien remarqué que vous portiez toujours des gants.
Et, reprise de suffocation à cette idée, tout d’un coup défaillante, elle donna dans le vide un baiser maladroit, comme au hasard de son rêve, et qui effleura l’oreille du jeune homme.
Octave reçut ce baiser avec stupeur. Les lèvres de la jeune femme étaient glacées. Puis, lorsqu’elle eut roulé contre sa poitrine, dans un abandon de tout le corps, il s’alluma d’un brusque désir, il voulut l’emporter au fond de la chambre. Mais cette approche si rude éveilla Marie de l’inconscience de sa chute ; l’instinct de la femme violentée se révoltait, elle se débattit, elle appela sa mère, oubliant son mari, qui allait rentrer, et sa fille, qui dormait près d’elle.
– Pas ça, oh ! non, oh ! non... C’est défendu.
Lui, ardemment, répétait :
– On ne le saura pas, je ne le dirai à personne.
– Non, monsieur Octave... Vous allez gâter le bonheur que j’ai de vous avoir rencontré... Ça ne nous avancera à rien, je vous assure, et j’avais rêvé des choses...
Alors, il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas, crûment : « Toi, tu vas y passer ! » Comme elle refusait de le suivre dans la chambre, il la renversa brutalement au bord de la table ; et elle se soumit, il la posséda, entre l’assiette oubliée et le roman, qu’une secousse fit tomber par terre. La porte n’avait pas même été fermée, la solennité de l’escalier montait au milieu du silence. Sur l’oreiller du berceau, Lilitte dormait paisiblement.
Lorsque Marie et Octave se furent relevés, dans le désordre des jupes, ils ne trouvèrent rien à se dire. Elle, machinalement, alla regarder sa fille, ôta l’assiette, puis la reposa. Lui, restait muet, pris du même malaise, tant l’aventure était inattendue ; et il se rappelait que, fraternellement, il avait projeté de pendre la jeune femme au cou de son mari. Il finit par murmurer, sentant le besoin de rompre ce silence intolérable :
– Vous n’aviez donc pas fermé la porte ?
Elle jeta un coup d’œil sur le palier, elle balbutia :
– C’est vrai, elle était ouverte.
Sa marche semblait gênée, et il y avait un dégoût sur son visage. Le jeune homme songeait maintenant que ce n’était pas drôle, avec une femme sans défense, au fond de cette solitude et de cette bêtise. Elle n’avait pas même eu de plaisir.
– Tiens ! le livre qui est tombé par terre ! reprit-elle en le ramassant.
Mais un coin de la reliure s’était cassé. Cela les rapprocha, ce fut un soulagement. La parole leur revenait. Marie se montrait désolée.
– Ce n’est pas ma faute... Vous voyez, je l’avais enveloppé de papier, de peur de le salir... Nous l’avons poussé, sans le faire exprès.
– Il était donc là ? dit Octave. Je ne l’ai pas remarqué... Oh ! pour moi, je m’en fiche ! Mais Campardon tient tant à ses livres !
Tous deux se le passaient, tâchaient de redresser le coin. Leurs doigts se mêlaient, sans un frisson. En réfléchissant aux suites, ils restaient vraiment consternés du malheur arrivé à ce beau volume de George Sand.
– Ça devait mal finir, conclut Marie, les larmes aux yeux.
Octave fut obligé de la consoler. Il inventerait une histoire, Campardon ne le mangerait pas. Et leur embarras recommença, au moment de la séparation. Ils auraient voulu se dire au moins une phrase aimable ; mais le tutoiement s’étranglait dans leur gorge. Heureusement, un pas se fit entendre, c’était le mari qui montait. Octave, silencieux, la reprit et la baisa à son tour sur la bouche. Elle se soumit de nouveau, complaisante, les lèvres glacées comme auparavant. Lorsqu’il fut rentré sans bruit dans sa chambre, il se dit, en ôtant son paletot, que celle-là non plus n’avait pas l’air d’aimer ça. Alors, que demandait-elle ? et pourquoi tombait-elle aux bras du monde ? Décidément, les femmes étaient bien drôles.
Le lendemain, chez les Campardon, après le déjeuner, Octave expliquait une fois de plus qu’il venait de cogner maladroitement le volume, lorsque Marie entra. Elle conduisait Lilitte aux Tuileries, elle demanda si l’on voulait lui confier Angèle. Et, sans trouble, elle sourit à Octave, elle regarda de son air innocent le livre resté sur une chaise.
– Comment donc ! c’est moi qui vous remercie, dit Mme Campardon. Angèle, va mettre un chapeau... Avec vous, je n’ai pas peur.
Marie, très modeste, dans une simple robe de laine sombre, causa de son mari qui, la veille, était rentré enrhumé, et du prix de la viande, qu’on ne pourrait plus aborder bientôt. Puis, quand elle eut emmené Angèle, tous se penchèrent aux fenêtres, pour les voir partir. Sur le trottoir, Marie poussait doucement, de ses mains gantées, la voiture de Lilitte ; pendant que, se sachant regardée, Angèle marchait près d’elle, les yeux à terre.
– Est-elle assez comme il faut ! s’écria Mme Campardon. Et si douce ! et si honnête !
Alors, l’architecte frappa sur l’épaule d’Octave, en disant :
– L’éducation dans la famille, mon cher, il n’y a que ça !
Конец ознакомительного фрагмента.
Текст предоставлен ООО «ЛитРес».
Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию на ЛитРес.
Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.