– Jules, si tu avais vu monsieur l’emporter entre ses bras... Ah bien ! ça n’a pas traîné !
Pichon remercia encore. Il était grand et maigre, l’air dolent, plié déjà à la vie mécanique du bureau, ayant dans ses yeux ternes la résignation hébétée des chevaux de manège.
– De grâce ! n’en parlons plus, finit par dire Octave. Vraiment, ça ne vaut pas la peine... Madame, votre café est exquis, je n’en ai jamais bu de pareil.
Elle rougit de nouveau, et si fort, que ses mains elles-mêmes devinrent roses.
– Ne la gâtez pas, monsieur, dit gravement M. Vuillaume. Son café est bon, mais il y en a de meilleur. Et vous voyez comme elle a été fière tout de suite !
– La fierté ne vaut rien, déclara Mme Vuillaume. Nous lui avons toujours recommandé la modestie.
Ils étaient tous deux petits et secs, très vieux, avec des mines grises, la femme serrée dans une robe noire, le mari vêtu d’une mince redingote, où l’on ne voyait que la tache d’un large ruban rouge.
– Monsieur, reprit ce dernier, on m’a décoré à l’âge de soixante ans, le jour où j’ai eu ma retraite, après avoir été pendant trente-neuf ans commis rédacteur au ministère de l’instruction publique. Eh bien ! monsieur, ce jour-là, j’ai dîné comme les autres jours, sans que l’orgueil me dérangeât de mes habitudes... La croix m’était due, je le savais. J’ai été simplement pénétré de reconnaissance.
Son existence était claire, il voulait que tout le monde la connût. Après vingt-cinq ans de service, on l’avait mis à quatre mille francs. Sa retraite était donc de deux mille. Mais il avait dû rentrer comme expéditionnaire à quinze cents, ayant eu leur petite Marie sur le tard, lorsque Mme Vuillaume n’espérait plus ni fille ni garçon. Maintenant que l’enfant se trouvait casée, ils vivaient avec la retraite, en se serrant, rue Durantin, à Montmartre, où la vie était moins chère.
– J’ai soixante-seize ans, dit-il pour conclure, et voilà, et voilà mon gendre !
Pichon le contemplait, les yeux sur sa décoration, silencieux et las. Oui, ce serait son histoire, si la chance le favorisait. Lui, était le dernier-né d’une fruitière, qui avait mangé sa boutique pour faire de son fils un bachelier, parce que tout le quartier le disait très intelligent ; et elle était morte insolvable, huit jours avant le triomphe à la Sorbonne. Après trois ans de vache enragée chez un oncle, il avait eu le bonheur inespéré d’entrer au ministère, qui devait le mener à tout, et où déjà il s’était marié.
– On fait son devoir, le gouvernement fait le sien, murmura-t-il, en établissant le calcul machinal qu’il avait encore trente-six ans à attendre pour être décoré et obtenir deux mille francs de retraite.
Puis, il se tourna vers Octave.
– Voyez-vous, monsieur, ce sont les enfants qui sont lourds.
– Sans doute, dit Mme Vuillaume. Si nous en avions eu un second, jamais nous n’aurions pu joindre les deux bouts... Aussi, rappelez-vous, Jules, ce que j’ai exigé, en vous donnant Marie : un enfant, pas plus, ou nous nous fâcherions !... Les ouvriers seuls pondent des petits comme les poules, sans s’inquiéter de ce que ça coûtera. Il est vrai qu’ils les lâchent sur le pavé, de vrais troupeaux de bêtes, qui m’écœurent dans les rues.
Octave avait regardé Marie, croyant que ce sujet délicat allait empourprer ses joues. Mais elle restait pâle, elle approuvait sa mère, avec une sérénité d’ingénue. Il s’ennuyait mortellement et ne savait de quelle façon se retirer. Dans la petite salle à manger froide, ces gens passaient ainsi l’après-midi, en mâchant toutes les cinq minutes des paroles lentes, où ils ne parlaient que de leurs affaires. Les dominos eux-mêmes les dérangeaient trop.
Mme Vuillaume, maintenant, expliquait ses idées. Au bout d’un long silence, qui les laissa tous quatre sans embarras, comme s’ils avaient éprouvé le besoin de se refaire des idées, elle reprit :
– Vous n’avez pas d’enfant, monsieur ? Ça viendra... Ah ! c’est une responsabilité, surtout pour une mère ! Moi, quand cette petite-là est née, j’avais quarante-neuf ans, monsieur, un âge où l’on sait heureusement se conduire. Un garçon encore pousse tout seul, mais une fille ! Et j’ai la consolation d’avoir fait mon devoir, oh ! oui !
Alors, par phrases brèves, elle dit son plan d’éducation. L’honnêteté d’abord. Pas de jeux dans l’escalier, la petite toujours chez elle, et gardée de près, car les gamines ne pensent qu’au mal. Les portes fermées, les fenêtres closes, jamais de courants d’air, qui apportent les vilaines choses de la rue. Dehors, ne point lâcher la main de l’enfant, l’habituer à tenir les yeux baissés, pour éviter les mauvais spectacles. En fait de religion, pas d’abus, ce qu’il en faut comme frein moral. Puis, quand elle a grandi, prendre des maîtresses, ne pas la mettre dans les pensionnats, où les innocentes se corrompent ; et encore assister aux leçons, veiller à ce qu’elle doit ignorer, cacher les journaux bien entendu, et fermer la bibliothèque.
– Une demoiselle en sait toujours de trop, déclara la vieille dame en terminant.
Pendant que sa mère parlait, Marie, les yeux vagues, regardait dans le vide. Elle revoyait le petit logement cloîtré, ces pièces étroites de la rue Durantin, où il ne lui était pas permis de s’accouder à la fenêtre. C’était une enfance prolongée, toutes sortes de défenses qu’elle ne comprenait pas, des lignes que sa mère raturait à l’encre sur leur journal de mode, et dont les barres noires la faisaient rougir, des leçons expurgées qui embarrassaient ses maîtresses elles-mêmes, lorsqu’elle les questionnait. Enfance très douce d’ailleurs, croissance molle et tiède de serre chaude, rêve éveillé où les mots de la langue et les faits de chaque jour se déformaient en significations niaises. Et, à cette heure encore, les regards perdus, pleine de ces souvenirs, elle avait aux lèvres le rire d’une enfant, restée ignorante dans le mariage.
– Vous me croirez si vous voulez, monsieur, dit M. Vuillaume, mais ma fille n’avait pas encore lu un seul roman, à dix-huit ans passés... N’est-ce pas, Marie ?
– Oui, papa.
– J’ai, continua-t-il, un George Sand très bien relié, et malgré les craintes de sa mère, je me suis décidé à lui permettre, quelques mois avant son mariage, la lecture d’ André , une œuvre sans danger, toute d’imagination, et qui élève l’âme... Moi, je suis pour une éducation libérale. La littérature a certainement des droits... Cette lecture lui produisit un effet extraordinaire, monsieur. Elle pleurait la nuit, en dormant : preuve qu’il n’y a rien de tel qu’une imagination pure pour comprendre le génie.
– C’est si beau ! murmura la jeune femme, dont les yeux brillèrent.
Mais Pichon ayant exposé cette théorie : pas de romans avant le mariage, tous les romans après le mariage, Mme Vuillaume hocha la tête. Elle ne lisait jamais, et s’en trouvait bien. Alors, Marie parla doucement de sa solitude.
– Mon Dieu ! je prends quelquefois un livre. D’ailleurs, c’est Jules qui choisit pour moi au cabinet du passage Choiseul... Si je touchais du piano encore !
Octave, depuis longtemps, sentait le besoin de placer une phrase.
– Comment ! madame, s’écria-t-il, vous ne touchez pas du piano !
Il y eut une gêne. Les parents parlèrent d’une suite de circonstances malheureuses, ne voulant pas avouer qu’ils avaient reculé devant les frais. Du reste, Mme Vuillaume affirmait que Marie chantait juste de naissance ; quand cette dernière était jeune, elle savait toutes sortes de romances très jolies, il lui suffisait d’entendre les airs une seule fois pour les retenir ; et la mère rappela cette chanson sur l’Espagne, l’histoire d’une captive regrettant son bien-aimé, que l’enfant disait avec une expression à arracher des larmes aux cœurs les plus durs. Mais Marie restait désolée. Elle laissa échapper ce cri, en étendant la main vers la chambre voisine, où sa petite dormait :
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