Après chaque coup de timbre, un chuchotement venait de l’antichambre. On causait bas, dans la pièce morne, où le rire forcé d’une demoiselle mettait par moments une note fausse. Derrière la petite Mme Juzeur, Bachelard et Gueulin se poussaient du coude, en lâchant des indécences ; et Mme Josserand les surveillait d’un regard alarmé, car elle craignait la mauvaise tenue de son frère. Mais Mme Juzeur pouvait tout entendre : elle avait un frisson des lèvres, elle souriait avec une douceur angélique aux histoires gaillardes. L’oncle Bachelard était un homme réputé dangereux. Son neveu, au contraire, était chaste. Par théorie, si belles que fussent les occasions, Gueulin refusait les femmes, non pas qu’il les dédaignât, mais parce qu’il redoutait les lendemains du bonheur : toujours des embêtements, disait-il.
Berthe enfin parut. Elle s’approcha vivement de sa mère.
– Ah bien ! j’en ai eu, de la peine ! lui souffla-t-elle à l’oreille. Il n’a pas voulu se coucher, je l’ai enfermé à double tour... Mais j’ai peur qu’il ne casse tout, là-dedans.
Mme Josserand la tira violemment par sa robe. Octave, près d’elles, venait de tourner la tête.
– Ma fille Berthe, monsieur Mouret, dit-elle de son air le plus gracieux, en la lui présentant. M. Octave Mouret, ma chérie.
Et elle regardait sa fille. Celle-ci connaissait bien ce regard, qui était comme un ordre de combat, et où elle retrouvait les leçons de la veille. Tout de suite, elle obéit, avec la complaisance et l’indifférence d’une fille qui ne s’arrête plus au poil de l’épouseur. Elle récita joliment son bout de rôle, eut la grâce facile d’une Parisienne déjà lasse et rompue à tous les sujets, parla avec enthousiasme du Midi où elle n’était jamais allée.
Octave, habitué aux raideurs des vierges provinciales, fut charmé de ce caquet de petite femme, qui se livrait comme un camarade.
Mais Trublot, disparu depuis la fin du repas, entrait d’un pas furtif par la porte de la salle à manger ; et Berthe, l’ayant aperçu, lui demanda étourdiment d’où il venait. Il garda le silence, elle resta gênée ; puis, pour se tirer d’embarras, elle présenta les deux jeunes gens l’un à l’autre. Sa mère ne l’avait pas quittée des yeux, prenant dès lors une attitude de général en chef, conduisant l’affaire, du fauteuil où elle s’était assise. Quand elle jugea que le premier engagement avait donné tout son résultat, elle rappela sa fille d’un signe, et lui dit à voix basse :
– Attends que les Vabre soient là, pour ta musique... Et joue fort !
Octave, demeuré seul avec Trublot, cherchait à le questionner.
– Une charmante personne.
– Oui, pas mal.
– Cette demoiselle en bleu est sa sœur aînée, n’est-ce pas ? Elle est moins bien.
– Pardi ! elle est plus maigre !
Trublot, qui regardait sans voir, de ses yeux de myope, avait la carrure d’un mâle solide, entêté dans ses goûts. Il était revenu satisfait, croquant des choses noires qu’Octave reconnut avec surprise pour être des grains de café.
– Dites donc, demanda-t-il brusquement, les femmes doivent être grasses dans le Midi ?
Octave sourit, et tout de suite il fut au mieux avec Trublot. Des idées communes les rapprochaient. Sur un canapé écarté, ils se firent des confidences : l’un parla de sa patronne du Bonheur des dames , Mme Hédouin, une sacrée belle femme, mais trop froide ; l’autre dit qu’on l’avait mis à la correspondance, de neuf à cinq, chez son agent de change, M. Desmarquay, où il y avait une bonne épatante. Cependant, la porte du salon s’était ouverte, trois personnes entrèrent.
– Ce sont les Vabre, murmura Trublot, en se penchant vers son nouvel ami. Auguste, le grand, celui qui a une figure de mouton malade, est le fils aîné du propriétaire : trente-trois ans, toujours des maux de tête qui lui tirent les yeux et qui l’ont empêché autrefois de continuer le latin ; un garçon maussade, tombé dans le commerce... L’autre, Théophile, cet avorton aux cheveux jaunes, à la barbe clairsemée, ce petit vieux de vingt-huit ans, secoué par des quintes de toux et de rage, a tâté d’une douzaine de métiers, puis a épousé la jeune femme qui marche la première, Mme Valérie...
– Je l’ai déjà vue, interrompit Octave. C’est la fille d’un mercier du quartier, n’est-ce pas ? Mais, comme ça trompe, ces voilettes ! elle m’avait paru jolie... Elle n’est que singulière, avec sa face crispée et son teint de plomb.
– Encore une qui n’est pas mon rêve, reprit sentencieusement Trublot. Elle a des yeux superbes, il y a des hommes à qui ça suffit... Hein ! c’est maigre !
Mme Josserand s’était levée pour serrer les mains de Valérie.
– Comment ! cria-t-elle, M. Vabre n’est pas avec vous ? et ni M. ni Mme Duveyrier ne nous ont fait l’honneur de venir ? Ils nous avaient promis pourtant. Ah ! voilà qui est très mal !
La jeune femme excusa son beau-père, que son âge retenait chez lui, et qui, d’ailleurs, préférait travailler le soir. Quant à son beau-frère et à sa belle-sœur, ils l’avaient chargée de présenter leurs excuses, ayant reçu une invitation à une soirée officielle, où ils ne pouvaient se dispenser d’aller. Mme Josserand pinça les lèvres. Elle, ne manquait pas un des samedis de ces poseurs du premier, qui se seraient crus déshonorés, s’ils étaient, un mardi montés au quatrième. Sans doute, son thé modeste ne valait pas leurs concerts à grand orchestre. Mais, patience ! quand ses deux filles seraient mariées, et qu’elle aurait deux gendres et leurs familles pour emplir son salon, elle aussi ferait chanter des chœurs.
– Prépare-toi, souffla-t-elle à l’oreille de Berthe.
On était une trentaine, et assez serrés, car on n’ouvrait pas le petit salon, qui servait de chambre à ces demoiselles. Les nouveaux venus échangeaient des poignées de main. Valérie s’était assise près de Mme Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des réflexions désagréables sur Théophile Vabre, qu’ils trouvaient drôle d’appeler « bon à rien ». Dans un angle, M. Josserand, qui s’effaçait chez lui, à ce point qu’on l’aurait pris pour un invité, et qu’on le cherchait toujours, même quand on l’avait devant soi, écoutait avec effarement une histoire racontée par un de ses vieux amis : Bonnaud, il connaissait Bonnaud, l’ancien chef de la comptabilité au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s’était mariée, le printemps dernier ? eh bien ! Bonnaud venait de découvrir que son gendre, un homme très bien, était un ancien clown, qui avait vécu pendant dix ans aux crochets d’une écuyère.
– Silence ! silence ! murmurèrent des voix complaisantes.
Berthe avait ouvert le piano.
– Mon Dieu ! expliqua Mme Josserand, c’est un morceau sans prétention, une simple rêverie... Monsieur Mouret, vous aimez la musique, je crois. Approchez-vous donc... Ma fille le joue assez bien, oh ! en simple amateur, mais avec âme, oui, avec beaucoup d’âme.
– Pincé ! dit Trublot à voix basse. Le coup de la sonate.
Octave dut se lever et se tint debout près du piano. À voir les prévenances caressantes dont Mme Josserand l’entourait, il semblait qu’elle fit jouer Berthe uniquement pour lui.
– Les Bords de l’Oise , reprit-elle. C’est vraiment joli... Allons, va, mon amour, et ne te trouble pas. Monsieur sera indulgent.
La jeune fille attaqua le morceau, sans trouble aucun. D’ailleurs, sa mère ne la quittait plus des yeux, de l’air d’un sergent prêt à punir d’une gifle une faute de théorie. Son désespoir était que l’instrument, essoufflé par quinze années de gammes quotidiennes, n’eût pas les sonorités du grand piano à queue des Duveyrier ; et jamais sa fille, selon elle, ne jouait assez fort.
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