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Dès le poisson, de la raie au beurre noir d’une fraîcheur douteuse, que cette gâcheuse d’Adèle avait noyée dans un flot de vinaigre, Hortense et Berthe, assises à droite et à la gauche de l’oncle Bachelard, le poussèrent à boire, emplissant son verre l’une après l’autre, répétant :
– C’est votre fête, buvez donc !... À votre santé, mon oncle !
Elles avaient comploté de se faire donner vingt francs. Chaque année, leur mère prévoyante les plaçait ainsi aux côtés de son frère, qu’elle leur abandonnait. Mais c’était une rude besogne, et qui demandait toute l’âpreté de deux filles travaillées par des rêves de souliers Louis XV et de gants à cinq boutons. Pour donner les vingt francs, il fallait que l’oncle fût complètement gris. Il était en famille d’une avarice féroce, tout en mangeant au-dehors, à des noces crapuleuses, les quatre-vingt mille francs qu’il gagnait dans la commission. Heureusement, ce soir-là, il venait d’arriver à demi plein, ayant passé l’après-midi chez une teinturière du faubourg Montmartre, qui se faisait expédier pour lui du vermouth de Marseille.
– À votre santé, mes petites chattes ! répondait-il chaque fois, de sa grosse voix pâteuse, en vidant son verre.
Couvert de bijoux, une rose à la boutonnière, il tenait le milieu de la table, énorme, avec sa carrure de commerçant noceur et braillard, qui a roulé dans tous les vices. Ses dents fausses éclairaient d’une blancheur trop crue sa face ravagée, dont le grand nez rouge flambait sous la calotte neigeuse de ses cheveux coupés ras ; et, par moments, ses paupières retombaient d’elles-mêmes sur ses yeux pâles et brouillés. Gueulin, le fils d’une sœur de sa femme, affirmait que l’oncle n’avait pas dessoûlé, depuis dix ans qu’il était veuf.
– Narcisse, un peu de raie, elle est excellente, dit Mme Josserand, qui souriait à l’ivresse de son frère, bien qu’elle en eût au fond le cœur soulevé.
Elle était assise en face de lui, ayant à sa gauche le petit Gueulin, et à sa droite un jeune homme, Hector Trublot, auquel elle avait des politesses à rendre. D’habitude, elle profitait de ce dîner de famille, pour se débarrasser de certaines invitations ; et c’était ainsi qu’une dame de la maison, Mme Juzeur, se trouvait également là, près de M. Josserand. Du reste, comme l’oncle se conduisait très mal à table, et qu’il fallait compter sur sa fortune pour l’y supporter sans dégoût, elle le montrait seulement à des intimes ou à des personnes qu’elle jugeait inutile d’éblouir désormais. Par exemple, elle avait un instant songé pour gendre au jeune Trublot, alors employé chez un agent de change, en attendant que son père, un homme riche, lui achetât une part ; mais, Trublot ayant professé une haine tranquille du mariage, elle ne se gênait plus avec lui, elle le mettait même à côté de Saturnin, qui n’avait jamais pu manger proprement. Berthe, toujours placée près de son frère, était chargée de le contenir d’un regard, lorsqu’il promenait par trop ses doigts dans la sauce.
Après le poisson, une tourte grasse parut, et ces demoiselles crurent le moment arrivé de commencer l’attaque.
– Buvez donc, mon oncle ! dit Hortense. C’est votre fête... Vous ne donnez rien pour votre fête ?
– Tiens ! c’est vrai, ajouta Berthe d’un air naïf. On donne quelque chose, le jour de sa fête... Vous allez nous donner vingt francs.
Du coup, en entendant parler d’argent, Bachelard exagéra son ivresse. C’était sa malice accoutumée : ses paupières retombaient, il devenait idiot.
– Hein ? quoi ? bégaya-t-il.
– Vingt francs, vous savez bien ce que c’est que vingt francs, ne faites pas la bête, reprit Berthe. Donnez-nous vingt francs, et nous vous aimerons, oh ! nous vous aimerons tout plein !
Elles s’étaient jetées à son cou, lui prodiguaient des noms de tendresse, baisaient son visage enflammé, sans répugnance pour l’odeur de débauche canaille qu’il exhalait. M. Josserand, que troublait ce continuel fumet d’absinthe, de tabac et de musc, eut une révolte, lorsqu’il vit les grâces vierges de ses filles se frotter à ces hontes ramassées sur tous les trottoirs.
– Laissez-le donc ! cria-t-il.
– Pourquoi ? dit Mme Josserand, qui lança un terrible regard à son mari. Elles s’amusent... Si Narcisse veut leur donner vingt francs, il est bien le maître.
– M. Bachelard est si bon pour elles ! murmura complaisamment la petite Mme Juzeur.
Mais l’oncle se débattait, redoublant de ramollissement, répétant, la bouche pleine de salive :
– C’est drôle... Sais pas, parole d’honneur ! sais pas...
Alors, Hortense et Berthe le lâchèrent, en échangeant un coup d’œil. Il n’avait sans doute pas assez bu. Et elles se mirent de nouveau à remplir son verre, avec des rires de filles qui veulent dévaliser un homme. Leurs bras nus, d’une rondeur adorable de jeunesse, passaient à toute minute sous le grand nez flamboyant de l’oncle.
Cependant, Trublot, en garçon silencieux qui prenait ses plaisirs tout seul, suivait du regard Adèle, tandis qu’elle tournait lourdement derrière les convives. Il était très myope et la voyait jolie, avec ses traits accentués de Bretonne et ses cheveux de chanvre sale. Justement, quand elle servit le rôti, un morceau de veau à la casserole, elle se coucha à demi sur son épaule, pour atteindre le milieu de la table ; et lui, feignant de ramasser sa serviette, la pinça vigoureusement au mollet. La bonne, sans comprendre, le regarda, comme s’il lui avait demandé du pain.
– Qu’y a-t-il ? dit Mme Josserand. Elle vous a heurté, monsieur ?... Oh ! cette fille ! elle est d’une maladresse ! Mais, que voulez-vous ? c’est tout neuf, il faut que ce soit formé.
– Sans doute, il n’y a pas de mal, répondit Trublot, qui caressait sa forte barbe noire avec la sérénité d’un jeune dieu indien.
La conversation s’animait, dans la salle à manger, d’abord glacée, et que peu à peu chauffait l’odeur des viandes. Mme Juzeur confiait une fois de plus à M. Josserand les tristesses de ses trente ans solitaires. Elle levait les yeux vers le ciel, elle se contentait de cette discrète allusion au drame de sa vie : son mari l’avait quittée après dix jours de mariage, et personne ne savait pourquoi, elle n’en disait pas davantage. Maintenant, elle vivait seule dans un logement toujours clos, d’une douceur de duvet, et où il entrait des prêtres.
– C’est si triste, à mon âge ! murmura-t-elle languissamment, en mangeant son veau avec des gestes délicats.
– Une petite femme bien malheureuse, reprit Mme Josserand à l’oreille de Trublot, d’un air de profonde sympathie.
Mais Trublot jetait des regards indifférents sur cette dévote aux yeux clairs, toute pleine de réserves et de sous-entendus. Ce n’était pas son genre.
Il y eut une panique. Saturnin, que Berthe ne surveillait plus, trop occupée auprès de l’oncle, s’amusait avec sa viande, qu’il découpait et dont il faisait des dessins dans son assiette. Ce pauvre être exaspérait sa mère, qui avait peur et honte de lui ; elle ne savait comment s’en débarrasser, n’osait par amour-propre en faire un ouvrier, après l’avoir sacrifié à ses sœurs, en le retirant d’un pensionnat où son intelligence endormie s’éveillait trop lentement ; et, depuis des années qu’il se traînait à la maison, inutile et borné, c’était pour elle de continuelles transes, lorsqu’elle devait le produire en société. Son orgueil saignait.
– Saturnin ! cria-t-elle.
Mais Saturnin se mit à ricaner, heureux du gâchis de son assiette. Il ne respectait pas sa mère, la traitait carrément de grosse menteuse et de mauvaise gale, avec la clairvoyance des fous qui pensent tout haut. Certainement, les choses allaient mal tourner, il lui aurait jeté l’assiette à la tête, si Berthe, rappelée à son rôle, ne l’avait regardé fixement. Il voulut résister ; puis, ses yeux s’éteignirent, il resta morne et affaissé sur sa chaise, comme dans un rêve, jusqu’à la fin du repas.
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