(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence).
ROXANE, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée.
Il est évanoui ?
(Elle court vers lui en criant).
Cyrano !
CYRANO, rouvrant les yeux, d'une voix vague.
Qu'est-ce ?.. Quoi ?..
(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil).
Non ! non ! je vous assure,
Ce n'est rien. Laissez-moi !
ROXANE.
Pourtant...
CYRANO.
C'est ma blessure
D'Arras... qui... quelquefois... vous savez...
ROXANE.
Pauvre ami !
CYRANO.
Mais ce n'est rien. Cela va finir.
(Il sourit avec effort).
C'est fini.
ROXANE, debout près de lui.
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
(Elle met la main sur sa poitrine).
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
(Le crépuscule commence à venir).
CYRANO.
Sa lettre !.. N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?
ROXANE.
Ah ! vous voulez ?.. Sa lettre ?
CYRANO.
Oui... Je veux... Aujourd'hui...
ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou.
Tenez !
CYRANO, le prenant.
Je peux ouvrir ?
ROXANE.
Ouvrez... lisez !..
(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines).
CYRANO, lisant.
« Roxane, adieu, je vais mourir !.. »
ROXANE, s'arrêtant, étonnée.
Tout haut ?
CYRANO, lisant.
« C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c'était... »
ROXANE.
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO, continuant.
« ... dont c'était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites ;
« J'en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier... »
ROXANE, troublée.
Comme vous la lisez, - cette lettre !
(La nuit vient insensiblement).
CYRANO.
« Et je crie.
« Adieu !.. »
ROXANE.
Vous la lisez...
CYRANO.
« Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor... »
ROXANE, rêveuse.
D'une voix...
CYRANO.
« Mon amour !.. »
ROXANE.
D'une voix...
(Elle tressaille).
Mais... que je n'entends pas pour la première fois !
(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre. - L'ombre augmente).
CYRANO.
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui... »
ROXANE, lui posant la main sur l'épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains).
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO.
Roxane !
ROXANE.
C'était vous.
CYRANO.
Non, non, Roxane, non !
ROXANE.
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO.
Non ! ce n'était pas moi !
ROXANE.
C'était vous !
CYRANO.
Je vous jure...
ROXANE.
J'aperçois toute la généreuse imposture.
Les lettres, c'était vous...
CYRANO.
Non !
ROXANE.
Les mots chers et fous,
C'était vous...
CYRANO.
Non !
ROXANE.
La voix dans la nuit, c'était vous !
CYRANO.
Je vous jure que non !
ROXANE.
L'âme, c'était la vôtre !
CYRANO.
Je ne vous aimais pas.
ROXANE.
Vous m'aimiez !
CYRANO, se débattant.
C'était l'autre !
ROXANE.
Vous m'aimiez !
CYRANO, d'une voix qui faiblit.
Non !
ROXANE.
Déjà vous le dites plus bas !
CYRANO.
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
ROXANE.
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
CYRANO, lui tendant la lettre.
Ce sang était le sien.
ROXANE.
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?
CYRANO.
Pourquoi ?..
(Le Bret et Ragueneau entrent en courant).
Scène VI
Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
LE BRET.
Quelle imprudence !
Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
CYRANO, souriant et se redressant.
Tiens, parbleu !
LE BRET.
Il s'est tué, Madame, en se levant !
ROXANE.
Grand Dieu !
Mais tout à l'heure alors... cette faiblesse ?.. cette ?..
CYRANO.
C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette.
... Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges).
ROXANE.
Que dit-il ? - Cyrano ! - Sa tête enveloppée !..
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
CYRANO.
« D'un coup d'épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »...
- Oui, je disais cela !.. Le destin est railleur !..
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
RAGUENEAU.
Ah ! Monsieur !..
CYRANO.
Ragueneau, ne pleure pas si fort !..
(Il lui tend la main).
Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
RAGUENEAU, à travers ses larmes.
Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molière.
CYRANO.
Molière !
RAGUENEAU.
Mais je veux le quitter, dès demain ;
Oui, je suis indigné !.. Hier, on jouait Scapin ,
Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
LE BRET.
Entière !
RAGUENEAU.
Oui, Monsieur, le fameux : « Que Diable allait-il faire ?.. »
LE BRET, furieux.
Molière te l'a pris !
CYRANO.
Chut ! chut ! Il a bien fait !..
(À Ragueneau).
La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
RAGUENEAU, sanglotant.
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
CYRANO.
Oui, ma vie
Ce fut d'être celui qui souffle - et qu'on oublie !
(À Roxane).
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là.
Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau.
Molière a du génie et Christian était beau !
(À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office).
Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
ROXANE, se relevant pour appeler.
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