Baron de Peyrescous de Colignac !
LE CADET, saluant.
Madame...
CARBON, continuant.
Baron de Casterac de Cahuzac. - Vidame
De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot. -
Chevalier d'Antignac-Juzet. - Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules...
ROXANE.
Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
LE BARON HILLOT.
Des foules !
CARBON, à Roxane.
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
ROXANE, ouvre la main et le mouchoir tombe.
Pourquoi ?
(Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser).
CARBON, le ramassant vivement.
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
ROXANE, souriant.
Il est un peu petit.
CARBON, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine.
Mais il est en dentelle !
UN CADET, aux autres.
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
Si j'avais seulement dans le ventre une noix !..
CARBON, qui l'a entendu, indigné.
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !..
ROXANE.
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame.
Pâtés, chaud-froids, vins fins : - mon menu, le voilà !
- Voulez-vous m'apporter tout cela !
(Consternation).
UN CADET.
Tout cela !
UN AUTRE.
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
ROXANE, tranquillement.
Dans mon carrosse.
TOUS.
Hein ?..
ROXANE.
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux.
Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
LES CADETS, se ruant vers le carrosse.
C'est Ragueneau !
(Acclamations).
Oh ! Oh !
ROXANE, les suivant des yeux.
Pauvres gens !
CYRANO, lui baisant la main.
Bonne fée !
RAGUENEAU, debout sur le siège comme un charlatan en place publique.
Messieurs !..
(Enthousiasme).
LES CADETS.
Bravo ! Bravo !
RAGUENEAU.
Les Espagnols n'ont pas,
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
(Applaudissements).
CYRANO, bas à Christian.
Hum ! hum ! Christian !
RAGUENEAU.
Distraits par la galanterie
Ils n'ont pas vu...
(Il tire de son siège un plat qu'il élève).
la galantine !..
(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains).
CYRANO, bas à Christian.
Je t'en prie,
Un seul mot !..
RAGUENEAU.
Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane, en secret, pût passer...
(Il brandit un gigot).
son chevreuil !
(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues).
CYRANO, bas à Christian.
Je voudrais te parler !
ROXANE, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles.
Posez cela par terre !
(Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse).
ROXANE, à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part.
Vous, rendez-vous utile !
(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano).
RAGUENEAU.
Un paon truffé !
PREMIER CADET, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon.
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton...
(Se reprenant vivement en voyant Roxane).
pardon ! un balthazar !
RAGUENEAU, lançant les coussins du carrosse.
Les coussins sont remplis d'ortolans !
(Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie).
TROISIÈME CADET.
Ah ! Viédaze !
RAGUENEAU, lançant des flacons de vin rouge.
Des flacons de rubis !..
(De vin blanc).
Des flacons de topaze !
ROXANE, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano.
Défaites cette nappe !.. Eh ! hop ! Soyez léger !
RAGUENEAU, brandissant une lanterne arrachée.
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
CYRANO, bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble.
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
RAGUENEAU, de plus en plus lyrique.
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
ROXANE, versant du vin, servant.
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l'armée ! - Oui ! tout pour les Gascons !
Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
(Allant de l'un à l'autre).
Là, vous avez le temps. - Ne mangez pas si vite ! -
Buvez un peu. - Pourquoi pleurez-vous ?
PREMIER CADET.
C'est trop bon !..
ROXANE.
Chut ! - Rouge ou blanc ? - Du pain pour monsieur de Carbon !
- Un couteau ! - Votre assiette ! - Un peu de croûte ? - Encore ?
Je vous sers ! - Du bourgogne ? - Une aile ?
CYRANO, qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir.
Je l'adore !
ROXANE, allant vers Christian.
Vous ?
CHRISTIAN.
Rien.
ROXANE.
Si ! ce biscuit, dans du muscat... deux doigts !
CHRISTIAN, essayant de la retenir.
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
ROXANE.
Je me dois
À ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !..
LE BRET, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus.
De Guiche !
CYRANO.
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop ! - N'ayons l'air de rien !..
(À Ragueneau).
Toi, remonte d'un bond
Sur ton siège ! - Tout est caché ?..
(En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence).
Scène VII
Les mêmes, De Guiche.
DE GUICHE.
Cela sent bon.
UN CADET, chantonnant d'un air détaché.
To lo lo !..
DE GUICHE, s'arrêtant et le regardant.
Qu'avez-vous, vous ?.. Vous êtes tout rouge !
LE CADET.
Moi ?.. Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !
UN AUTRE.
Poum... poum... poum...
DE GUICHE, se retournant.
Qu'est cela ?
LE CADET, légèrement gris.
Rien ! C'est une chanson !
Une petite...
DE GUICHE.
Vous êtes gai, mon garçon !
LE CADET.
L'approche du danger !
DE GUICHE, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre.
Capitaine ! je...
(Il s'arrête en le voyant).
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !
CARBON, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif.
Oh !..
DE GUICHE.
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter...
(Il montre un endroit dans la coulisse).
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
UN CADET, se dandinant.
Charmante attention !
UN AUTRE, lui souriant gracieusement.
Douce sollicitude !
DE GUICHE.
Ah çà ! mais ils sont fous ! -
(Sèchement).
N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.
LE PREMIER CADET.
Ah ! pfftt !
DE GUICHE, allant à lui, furieux.
Mais !..
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