CYRANO.
Oui... parce que... mourir n'est pas terrible.
Mais... ne plus la revoir jamais... voilà l'horrible !
Car enfin je ne la...
(Christian le regarde).
nous ne la...
(Vivement).
tu ne la...
CHRISTIAN, lui arrachant la lettre.
Donne-moi ce billet !
(On entend une rumeur, au loin, dans le camp).
LA VOIX D'UNE SENTINELLE.
Ventrebieu, qui va là ?
(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots).
CARBON.
Qu'est-ce ?..
LA SENTINELLE, qui est sur le talus.
Un carrosse !
(On se précipite pour voir).
CRIS.
Quoi ! Dans le camp ? - Il y entre !
- Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! - Diantre !
Tirez ! - Non ! Le cocher a crié ! - Crié quoi ? -
Il a crié : Service du Roi !
(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se rapprochent).
DE GUICHE.
Hein ? Du Roi !..
(On redescend, on s'aligne).
CARBON.
Chapeau bas, tous !
DE GUICHE, à la cantonade.
Du Roi ! - Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net).
CARBON, criant.
Battez aux champs !
(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent).
DE GUICHE.
Baissez le marchepied !
(Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre).
ROXANE, sautant du carrosse.
Bonjour !
(Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. - Stupeur).
Scène V
Les mêmes, Roxane.
DE GUICHE.
Service du Roi ! Vous ?
ROXANE.
Mais du seul roi, l'Amour !
CYRANO.
Ah ! grand Dieu !
CHRISTIAN, s'élançant.
Vous ! Pourquoi ?
ROXANE.
C'était trop long, ce siège !
CHRISTIAN.
Pourquoi ?..
ROXANE.
Je te dirai !
CYRANO, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle.
Dieu ! La regarderai-je ?
DE GUICHE.
Vous ne pouvez rester ici !
ROXANE, gaiement.
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour ?..
(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance).
Là, merci !
(Elle rit).
On a tiré sur mon carrosse !
(Fièrement).
Une patrouille !
- Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
(Envoyant des lèvres un baiser à Christian).
Bonjour !
(Les regardant tous).
Vous n'avez pas l'air gais !
- Savez-vous que c'est loin, Arras ?
(Apercevant Cyrano).
Cousin, charmée !
CYRANO, s'avançant.
Ah çà ! comment ?..
ROXANE.
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai
Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !
CYRANO.
Voyons, c'est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
ROXANE.
Par où ?
Par chez les Espagnols.
PREMIER CADET.
Ah ! qu'Elles sont malignes !
DE GUICHE.
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
LE BRET.
Cela dut être très difficile !..
ROXANE.
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde, - je passais !
CARBON.
Oui, c'est un passeport, certes, que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?
ROXANE.
Fréquemment.
Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. »
- Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D'un geste de la main à faire envie au Roi
Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S'inclinait en disant : « Passez, señorita ! »
CHRISTIAN.
Mais, Roxane...
ROXANE.
J'ai dit : mon amant, oui... pardonne !
Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne
Ne m'eût laissé passer !
CHRISTIAN.
Mais...
ROXANE.
Qu'avez-vous ?
DE GUICHE.
Il faut
Vous en aller d'ici !
ROXANE.
Moi ?
CYRANO.
Bien vite !
LE BRET.
Au plus tôt !
CHRISTIAN.
Oui !
ROXANE.
Mais comment ?
CHRISTIAN, embarrassé.
C'est que...
CYRANO, de même.
Dans trois quarts d'heure...
DE GUICHE, de même.
... ou quatre...
CARBON, de même.
Il vaut mieux...
LE BRET, de même.
Vous pourriez...
ROXANE.
Je reste. On va se battre.
TOUS.
Oh ! non !
ROXANE.
C'est mon mari !
(Elle se jette dans les bras de Christian).
Qu'on me tue avec toi !
CHRISTIAN.
Mais quels yeux vous avez !
ROXANE.
Je te dirai pourquoi !
DE GUICHE, désespéré.
C'est un poste terrible !
ROXANE, se retournant.
Hein ! terrible ?
CYRANO.
Et la preuve
C'est qu'il nous l'a donné !
ROXANE, à De Guiche.
Ah ! vous me vouliez veuve ?
DE GUICHE.
Oh ! je vous jure !..
ROXANE.
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'en vais plus ! - D'ailleurs, c'est amusant.
CYRANO.
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
ROXANE.
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
UN CADET.
Nous vous défendrons bien !
ROXANE, enfiévrée de plus en plus.
Je le crois, mes amis !
UN AUTRE, avec enivrement.
Tout le camp sent l'iris !
ROXANE.
Et j'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !..
(Regardant de Guiche).
Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille.
On pourrait commencer.
DE GUICHE.
Ah ! c'en est trop ! Je vais
Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez
Le temps encor : changez d'avis !
ROXANE.
Jamais !
(De Guiche sort).
Scène VI
Les mêmes, moins De Guiche.
CHRISTIAN, suppliant.
Roxane !..
ROXANE.
Non !
PREMIER CADET, aux autres.
Elle reste !
TOUS, se précipitant, se bousculant, s'astiquant.
Un peigne ! - Un savon ! - Ma basane
Est trouée : une aiguille ! - Un ruban ! - Ton miroir ! -
Mes manchettes ! - Ton fer à moustache ! - Un rasoir !
ROXANE, à Cyrano qui la supplie encore.
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
CARBON, après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement.
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente).
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