C'est ainsi qu'on commande aux hommes qui vont mourir, en demeurant à leur côté. Il reste sur le pont, immobile plusieurs heures durant.
Il faut qu'on le voie, que chaque soldat sache que l'Empereur était là. Et qu'il va conduire la campagne.
Plus tard, il retrouve les miroirs, les tapis et les tableaux du palais de Rohan. Il aperçoit dans l'un des salons où brûlent des dizaines de bougies, Talleyrand, dont il a exigé la présence à Strasbourg, Joséphine dans une longue robe de taffetas, et les princes électeurs de Bade et de Wurtemberg, dont il veut faire des alliés, comme la Bavière, afin de créer entre l'Autriche et la France une barrière d'États qu'il dominera.
Il va vers ces hommes aux vêtements de cour et il s'aperçoit dans les miroirs, crotté, la redingote dégoulinante de pluie. Il éprouve de la fierté. Il est l'Empereur-Soldat. Il appartient à une autre espèce d'homme. Il peut bien dormir dans ce palais aux murs décorés par des tapisseries des Gobelins, on peut l'appeler Majesté ou Sire, il ne sera jamais, il le sait, pareil à ces princes. Il les domine, mais il n'est pas l'un d'eux.
Il a le destin singulier d'un fondateur d'Empire, proche des soldats qu'il passe chaque jour en revue de part et d'autre du Rhin, à Kehl, à l'arsenal ou dans la citadelle et qu'il a hâte de rejoindre en Allemagne.
« Soldats, proclame-t-il le 30 septembre, la guerre de la troisième coalition est commmencée... Vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Nous ne ferons plus de paix sans garantie. Notre générosité ne trompera plus notre politique. Soldats, votre Empereur est au milieu de vous... »
Il entre dans la chambre de Joséphine.
« Je vais partir cette nuit, dit-il. Malheur aux Autrichiens s'ils me laissent gagner quelques marches. »
36.
Il a froid, ce 1 er octobre 1805, lorsqu'il franchit le Rhin. Il pleut. Il serre les pans de sa redingote. Le pont tremble et résonne sous les sabots des chevaux des chasseurs de la garde qui escortent la berline. Napoléon frissonne, respire difficilement, comme si l'on pesait sur sa poitrine. Il fait un effort pour se détendre, pour ne pas subir comme hier soir, quelques heures avant le départ, cette crise douloureuse.
Il s'est effondré dans sa chambre du palais de Rohan, devant Talleyrand et M. de Rémusat, qui l'avaient accompagné. Durant quelques minutes, il a eu la sensation que les murs s'abattaient, l'écrasaient, que le sol se dérobait en l'entraînant. Un voile a couvert ses yeux.
Lorsqu'il a repris conscience, Talleyrand et Rémusat le frictionnaient avec de l'eau de Cologne. Il était à demi nu. Il les a repoussés en exigeant le silence complet sur cet accès de fatigue sans doute. Mais, malgré les bains brûlants dans lesquels il s'est plongé toute la nuit, le froid demeure en lui. Et s'il se laissait aller, il claquerait des dents.
Il doit maîtriser ce corps, comme on dompte un cheval rétif qui se cabre.
La monture marchera autant qu'il faudra.
Il arrive à Ludwigsburg et s'installe dans le palais de l'Électeur de Wurtemberg. Il griffonne quelques mots pour Joséphine, afin de la rassurer, car Talleyrand l'a sûrement avertie du malaise de la nuit, afin, par cette confidence, de prendre encore plus de pouvoir sur elle.
« Je suis à Louisbourg, écrit-il, je me porte bien... Porte-toi bien. Crois à tous mes sentiments. Il y a ici une très belle cour, une nouvelle mariée fort belle et en tout des gens fort aimables, même notre électrice, qui paraît fort bonne quoique fille du roi d'Angleterre. »
Il imagine Joséphine montrant la lettre, et ses dames de compagnie en répétant les termes.
C'est aussi cela, la guerre, ne pas laisser les rumeurs se répandre.
Et d'ailleurs je vais mieux, je vais bien.
Le temps, ce 4 octobre, est enfin beau. Napoléon parcourt en berline les routes de la région, encombrées de troupes en marche qui l'acclament quand elles reconnaissent l'escorte des chasseurs de la Garde.
À Stuttgart, dans la soirée, lorsqu'il pénètre dans la salle du théâtre de la Cour, l'Électeur de Wurtemberg l'installe avec déférence et, pendant que le rideau se lève, lui prédit que ce Don Giovanni , de Mozart, sera un enchantement.
Il écoute. Puis, dans la berline, en rentrant à Ludwigsburg, il dicte à la lumière de la lampe à huile, une lettre pour le nouveau ministre de l'Intérieur, Champagny : « Je suis ici à la cour de Wurtemberg, et tout en faisant la guerre j'y ai entendu de la très bonne musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque. La réserve marche-t-elle ? Où en est la conscription de 1806 ? »
Car la guerre est dévoreuse d'hommes, et on ne la gagne que si l'on peut enfourner dans sa gueule de nouveaux régiments.
Les premiers combats viennent d'avoir lieu sur la rive droite du Danube, à Wertingen. Les cavaliers de Murat ont chargé, après que, Napoléon l'apprend, par suite de l'opposition entre Murat et Ney, une division a failli être écrasée par plus de trente mille Autrichiens.
Voilà mes maréchaux, braves et souvent bornés ! Jaloux les uns des autres.
Il se rend sur le champ de bataille. La pluie s'est remise à tomber. Les troupes sont alignées sous l'averse glaciale. Mais il est avec les soldats, faisant sortir des rangs les hommes dont les colonels lui disent qu'ils ont été les meilleurs combattants.
Celui-ci, le dragon Marcate du 4 e régiment, a sauvé son capitaine qui, peu de jours avant, l'avait cassé de son grade de sous-officier. Napoléon lui tire l'oreille et lui accroche sur la poitrine l'aigle de la Légion d'honneur.
La pluie n'en finit pas. Le paysage disparaît sous l'averse. Napoléon chevauche avec son escorte. Les voitures de sa suite n'ont pas suivi. On entre dans le village d'Ober-Falheim. Les maisons ont été saccagées, pillées, les murs éventrés par les soldats qui cherchent l'or caché par les paysans.
Napoléon s'installe dans le presbytère. Un aide de camp prépare une omelette, un autre le lit.
Il allonge ses jambes devant la cheminée. Il tente de faire sécher ses vêtements. Il se sent bien ici. Les nouvelles de la bataille sont bonnes.
Le Danube a été franchi à Donauwerth. Davout et Soult sont entrés à Augsbourg. Bernadotte et Marmont à Munich. Les Autrichiens du général Mack se sont repliés sur Elchingen et Ulm. Ils veulent attendre là les Russes. Il faut donc les écraser, vite.
Il plaisante avec les quelques officiers qui se tiennent autour de lui, dans le presbyptère. Il n'a même pas son vin de chambertin, dit-il, ici, en Europe, alors qu'il n'en a jamais été privé même au milieu des sables de l'Égypte.
On lui apporte un verre de bière. Est-ce possible qu'ici, dans une contrée si fertile, elle soit si mauvaise ?
Le lendemain, il couche à Burgau, non loin d'Augsbourg.
La victoire est à portée de main. Il la sent, comme chaque fois qu'elle s'approche. Il avance en même temps que les avant-gardes, le long du Danube, jusqu'au passage d'Elchingen.
C'est l'aube du 14 octobre. Des pontonniers construisent une passerelle sous la mitraille. Napoléon se mêle aux premiers soldats qui s'élancent.
Tant de fois déjà son corps sous le feu, tant de fois, qu'il lui semble qu'il ne peut être atteint.
Enfin, les grenadiers s'emparent de l'abbaye d'Elchingen qui domine le fleuve. Napoléon s'y installe. On y transporte les blessés qui se comptent par centaines. Mais les Autrichiens ont été taillés en pièces, refoulés et, sous les charges de Ney et Bessières, le général Mack s'est enfermé dans Ulm.
Il est pris au piège.
Napoléon ressort. Une batterie ennemie tire sur l'escorte, les chevaux font des écarts, mais Napoléon reste impassible, galopant devant, vers les hauteurs du Michelsberg, où il fait placer des canons qui ouvrent le feu sur Ulm.
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