— Comment se fait-il qu’on ne vous ait pas vue à la maison depuis le baptême d’Adam ? Agnès s’inquiète et…
— Et toi tu voudrais bien des nouvelles ? Mais il fallait venir les chercher, mon garçon.
— Pour que vous me jetiez dehors comme vous avez bien failli le faire l’autre jour ?
— Est-ce que, par hasard, tu aurais peur de moi ?
Par-dessus ses lunettes, elle examina, les yeux rétrécis, l’étroit visage tanné de Tremaine puis partit d’un petit rire :
— Ma parole, c’est ça ! Tu as peur de moi !… Eh bien voilà une bonne chose ! Dommage que cette crainte ne te soit pas venue plus tôt ! Marchons un peu si tu veux bien ! J’ai affaire du côté de la Corderie et tu as le rare talent, dès que tu montres ton grand nez quelque part, de tourner vers toi les oreilles de toutes les commères !
Ils firent quelques pas dans la direction indiquée à l’allure paisible de gens qui se promènent, lui balançant le chapeau qu’il tenait à la main, elle les yeux fixés sur les bouts bien cirés de ses souliers.
— Je suppose, commença Guillaume, que vous n’avez pas de trop mauvaises nouvelles ? Sinon, vous m’en auriez averti ?
— Tu supposes bien. Elle se porte comme un charme ta belle Anglaise et il n’y a aucune raison pour craindre quoi que ce soit…
— D’abord elle n’est pas anglaise et ensuite je voudrais bien savoir, alors, pourquoi la mère Perrier semblait si inquiète ?
— Ce que tu peux être benêt quand tu t’y mets ! Tu n’as pas compris que cette femme qui, sur un autre plan me paraît digne de confiance, n’a aucune envie d’assumer seule l’événement ? En outre, et même si tu prétends le contraire, elle craint que la présence constante d’une « lady » ne lui porte tort dans une région où il y a pas mal de misères, où les esprits commencent à s’échauffer. Et puis… elle est trop belle, cette Marie et sa maison a beau être à l’écart tu peux être certain que pas mal de gens s’intéressent à « la dame des Hauvenières » comme on dit !
— Pourquoi, au lieu de m’inquiéter sur sa santé, Marie-Jeanne ne m’a-t-elle pas dit tout ça ?
— Parce que entre femmes on se comprend mieux. Mais je crois sincèrement qu’une fois l’enfant venu au monde, il vaudrait mieux les éloigner, sa mère, lui, et la soubrette qui est arrivée pendant que j’étais là-bas. Une véritable Anglaise cette Kitty et qui attire l’œil presque autant que sa maîtresse ! Mme Perrier n’a pas beaucoup aimé l’homme qui l’a guidée jusqu’à la maison ni sa manière de poser des questions en laissant ses yeux traîner partout… Si tu veux que je continue à t’aider, il faut te secouer, Guillaume, et faire preuve d’autorité… Éloigne ton amie ou vous courez, je le crains, à une catastrophe !
Elle semblait réellement inquiète mais, de tout ce qu’elle venait de dire, Tremaine ne retenait qu’une chose : elle acceptait de se battre de son côté.
— Vous voulez bien nous aider ? C’est vrai ?
— À condition que tu me promettes de tout faire pour écarter le danger que sa présence représente…
— Je vous le promets. Cependant, il m’est impossible de la blesser. Vous n’imaginez pas ce qu’elle est pour moi…
— Oh si ! À présent que je la connais, j’imagine très bien ! soupira la vieille demoiselle…
— Vous retournerez là-bas pour l’accouchement ?
— Non, mais je vais te trouver quelqu’un qui fera ça aussi bien que moi et qui saura tenir sa langue. J’ai une vieille amie à Bricquebec. Elle n’exerce plus guère mais elle acceptera sûrement de s’installer là-bas le temps qu’il faudra. Je vais te donner une lettre pour elle, tu iras la lui porter et tu la conduiras. J’espère que tu sauras te montrer généreux car elle n’est pas bien riche…
Soulagé d’un grand poids, Guillaume accompagna Mlle Lehoussois tandis qu’elle faisait son marché, se chargeant de son grand panier sous le regard amusé des ménagères. Tout le monde le connaissait à Saint-Vaast et, à part quelques irréductibles, la majeure partie des habitants l’aimait bien parce que en dépit de sa fortune il n’oubliait jamais son grand-père Hamel, le saulnier, et ne manquait aucune occasion de rappeler son souvenir. Qu’il se fît ainsi le serviteur de la vieille fille, unanimement respectée, plaisait à ces gens simples. D’autant qu’un peu plus loin, Potentin et Mme Bellec travaillaient, avec tout le sérieux désirable, au ravitaillement des Treize Vents. Sur leur parcours, ils essuyèrent quelques plaisanteries gentilles lancées surtout par des jeunes femmes ou même des filles qui rougissaient très vite et se troublaient un peu quand Guillaume leur répondait avec un sourire.
Revenus chez Mlle Lehoussois, celle-ci se mit aussitôt au devoir d’écrire la lettre annoncée qu’elle confia à Tremaine accompagnée de quelques explications. Il les écouta en silence mais, tandis qu’elle sablait et pliait son billet, il remarqua :
— Puisque vous aviez décidé de venir à mon aide, pourquoi me laissiez-vous me morfondre là-haut ? Si je n’étais descendu ce matin…
Pour la première fois depuis leur dispute, elle lui sourit de ce sourire malicieux qu’il aimait :
— Je serais montée ce tantôt ! Je commençais à trouver que tu tardais beaucoup et nous n’avons plus beaucoup de temps à gaspiller.
— Vous auriez pu venir plus tôt ?
— Ma foi non ! Tu avais grand besoin d’une leçon. Voilà ta lettre, ajouta-t-elle en lui tendant le papier mais sans le lâcher encore. N’oublie pas, cependant, que mon aide est à condition. Je ne te cache pas qu’en te l’accordant, je pense avant tout à ta femme et à tes enfants ! Je veux les protéger selon mes moyens. À toi de faire le reste ! Il faut, – tu m’entends ? – il faut que lady Tremayne s’en aille dès qu’elle sera remise de ses couches. Et le plus loin possible des Treize Vents !
— J’aurai du mal. Elle est chez elle aux Hauvenières et il est hors de question qu’elle retourne chez sa mère.
— Je sais, mais il n’y a pas au monde que le Cotentin et l’Angleterre. Il y a la France, la Suisse, l’Italie, la Hollande et tu es assez riche pour les entretenir dignement là où ils le voudront, elle et son enfant…
Elle ôta ses lunettes qu’elle posa devant elle sur la table et frotta doucement ses yeux fatigués :
— Va à présent ! Tu n’auras aucune peine à louer une voiture au relais de poste de Bricquebec…
Il se pencha sur elle pour l’embrasser. Cette fois, elle ne le repoussa pas et même se laissa aller un instant contre son épaule avant de lui rendre son baiser :
— Je ne sais pas ce qu’il faudrait que tu fasses pour que j’arrive à me fâcher vraiment avec toi ! Ton malheur, c’est que les femmes ne savent pas te résister… Ah ! j’allais oublier : pas question que tu retournes là-bas une fois que tu auras conduit Mlle Ledoux ! On te préviendra quand tu pourras y aller !… Promets-le-moi !
Le moyen de faire autrement quand on éprouve une grande reconnaissance envers quelqu’un ? Guillaume promit et se hâta de rentrer chez lui après un passage en coup de vent à la Mairie où il prit tout juste le temps de combler les vœux de l’officier municipal… L’après-midi même il partait pour Bricquebec ayant annoncé qu’on le réclamait à Granville : une lettre providentielle de son ami Vaumartin venait d’arriver juste à point pour lui fournir ce prétexte bien qu’elle ne contînt rien d’autre qu’un relevé de comptes et des nouvelles de la famille. Grâce à elle, Guillaume pourrait passer deux jours avec Marie-Douce. Oubliant soucis et résolutions d’austérité, Guillaume ne songea plus qu’aux heures de bonheur qu’il allait voler au Destin…
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