Quoi qu’il pût du reste advenir au jouvenceau sur Peyredragon, le grand gagnant serait de toute manière elle-même. Si Loras s’emparait de la forteresse, ce serait là un rude coup pour Stannis, et la flotte Redwyne pourrait repartir affronter les Fer-nés. S’il y échouait, elle veillerait à faire rejaillir sur lui l’essentiel des responsabilités. Rien ne ternit un héros plus grièvement qu’un échec. Et s’il devait retourner chez lui sur son bouclier couvert de gloire et de sang, ser Osney sera là pour consoler la sœur dans son affliction.
Réprimer son hilarité n’était plus possible. Les lèvres de Cersei laissèrent exploser un rire qui retentit jusqu’au fond du couloir.
« Votre Grâce ? » Le Grand Mestre Pycelle papillota, lippe décrochée. « Pourquoi… pourquoi riez-vous de si bon cœur ?
— Eh bien, c’est que… se vit-elle forcée de répondre, c’est que sans cela je risquerais de me mettre à pleurer. Mon cœur éclate d’affection pour notre ser Loras et pour sa vaillance. »
Elle quitta le Grand Mestre sur les marches serpentines. Ce bougre est désormais usé jusqu’à la trame. Il a fait plus que son temps, décida-t-elle. Tout ce à quoi semblait se borner dernièrement l’activité de Pycelle était de la harceler de mises en garde et d’objections. Il avait même trouvé à reprendre aux conventions qu’elle avait réussi à passer avec le Grand Septon, la regardant bouche bée d’un œil myope et chassieux pendant qu’elle lui ordonnait de préparer les documents nécessaires et lui bafouillant de vieilles fadaises historiques archimortes jusqu’à ce qu’elle lui cloue le bec : « L’époque du roi Maegor est révolue, et ses décrets sont périmés de même, avait-elle déclaré d’un ton sans réplique. L’époque où nous vivons est celle du roi Tommen et la mienne. » J’aurais été mieux inspirée de le laisser crever dans les oubliettes.
« Dans le cas où ser Loras disparaîtrait, Votre Grâce aura besoin de trouver un autre sujet de valeur pour la Garde Royale », lâcha lord Qyburn, alors qu’ils franchissaient de conserve la douve sèche hérissée de piques qui ceinturait la Citadelle de Maegor.
« Quelqu’un d’épatant, convint-elle. Quelqu’un de si jeune, si preste et si fort que Tommen oublie totalement ser Loras. Un rien d’héroïsme ne serait pas malvenu, mais il ne faudrait pas qu’il ait la cervelle farcie de folles chimères. Avez-vous eu vent d’un homme de ce genre-là ?
— Hélas non, dit Qyburn. J’avais en tête une autre espèce de champion. Ce qui lui manque d’héroïsme, il vous le compensera dix fois en dévouement. Il protégera votre fils, tuera vos ennemis et taira vos secrets, et aucun homme actuellement en vie ne sera capable de lui résister.
— C’est ce que vous dites. Les mots sont du vent. Une fois sonnée l’heure, vous pourrez exhiber votre prétendu parangon, et nous verrons bien s’il est tout ce que vous avez promis.
— On chantera ses exploits, je le jure. » Les yeux de Qyburn se plissèrent de malice. « Me serait-il permis de demander où en est l’armure ?
— J’ai passé votre commande. L’armurier pense que je suis folle. Il m’assure qu’aucun homme n’est assez puissant pour se mouvoir et se battre sous un tel poids de plates. » Elle adressa un regard menaçant au mestre sans chaîne. « Essayez de vous jouer de moi, et vous mourrez en hurlant. Vous êtes conscient de cela, je présume ?
— Toujours, Votre Grâce.
— Bon. Plus un mot de cela.
— La reine est sage. Ces murs ont des oreilles.
— En effet. » La nuit, elle percevait parfois de légers bruits, même dans ses appartements personnels. Des souris dans les cloisons , se rassurait-elle, rien d’autre.
Une chandelle brûlait au chevet de son lit, mais le feu s’était éteint dans la cheminée, et il n’y avait pas d’autre lumière. Il faisait froid dans la chambre, en plus. Cersei se dévêtit et, laissant sa robe s’affaler par terre, se faufila sous les couvertures. Sur l’autre bord du lit, Taena remua. « Votre Grâce, chuchota-t-elle dans un souffle. Quelle heure est-il ?
— L’heure de la chouette », répondit la reine.
Quitte à dormir souvent seule, elle n’avait jamais aimé cela. Dans ses souvenirs les plus anciens, elle faisait couche commune avec Jaime, alors qu’ils étaient encore si jeunes que personne ne réussissait à les distinguer l’un de l’autre. Par la suite, après leur séparation, elle avait subi toute une flopée de caméristes et de compagnes pour la plupart assorties à son âge, des filles de chevaliers et de bannerets de la maisonnée paternelle. Aucune ne lui avait plu, et il en était peu qui n’aient fait long feu. De petites sournoises, toute la clique. Des créatures mièvres et pleurnichardes, constamment en train de débiter des fariboles et d’essayer de creuser leurs sapes entre Jaime et moi. Il y avait eu néanmoins des nuits où, dans la noirceur des entrailles abyssales du Roc, elle avait trouvé bienvenue leur chaleur à ses côtés. Un lit vide était un lit froid.
Ici plus que partout ailleurs. On grelottait dans cette chambre, et son maudit époux royal était mort sous ce baldaquin. Robert Baratheon, le premier du nom, puisse-t-il n’y en avoir jamais de second. Une sombre brute d’ivrogne. Qu’il chiale en enfer. Taena lui chauffait son lit tout aussi efficacement que Robert l’avait jamais fait, et elle n’essayait jamais de lui écarter les jambes de force. Ces derniers temps, elle avait partagé plus souvent le lit de la reine que celui de lord Merryweather. Orton ne paraissait pas en être affecté… et, s’il l’était, il avait le bon esprit de n’en piper mot.
« Je me suis inquiétée lorsque, en me réveillant, j’ai constaté que vous n’étiez plus là », murmura lady Merryweather en calant son séant contre les oreillers, les courtepointes enchevêtrées autour de sa taille. « Quelque chose qui ne va pas ?
— Non, répondit Cersei, tout va bien. Au matin, ser Loras appareillera pour Peyredragon afin de prendre le château, de libérer la flotte Redwyne et de nous prouver à tous sa virilité. » Elle fit part à la Myrienne de tout ce qui s’était passé dans l’ombre mouvante du Trône de Fer. « Sans son vaillant frère, notre reinette est presque à poil. Elle a ses gardes, assurément, mais moi j’ai çà et là leur capitaine à propos du château. Un vieillard loquace avec un écureuil sur son surcot. Les écureuils détalent devant les lions. Lui n’est pas homme à défier le Trône de Fer.
— Margaery a d’autres épées dans son entourage, l’avertit lady Merryweather. Elle s’est fait beaucoup d’amis à la Cour, et elle et ses jeunes cousines ont toutes des admirateurs.
— Quelques soupirants ne m’alarment pas, répliqua Cersei L’armée d’Accalmie, en revanche…
— Que comptez-vous faire, Votre Grâce ?
— Pourquoi le demander ? » La question était un peu trop pointue pour son goût. « J’espère que vous ne mijotez pas de rapporter mes songeries creuses à notre pauvre petite reine ?
— Jamais de la vie. Je ne suis pas cette garce de Senelle. »
Cersei n’avait aucune envie de s’appesantir sur le cas de Senelle. Elle m’a remerciée de mes bontés en me trahissant. Sansa Stark s’était comportée de la même manière. Tout comme Melara Cuillêtre et la grosse Jeyne Farman du temps de leur jeunesse à toutes les trois. Sans elles, je n’aurais jamais pénétré dans la tente. Je n’aurais jamais permis à Maggy la Grenouille de goûter mon avenir dans une goutte de sang. « Je serais infiniment peinée si vous trahissiez jamais ma confiance, Taena. Je n’aurais pas d’autre solution que de vous donner à lord Qyburn, mais je sais que cela me forcerait à pleurer.
Читать дальше