— Je ne vous infligerai jamais de motif de pleurer, Votre Grâce. Si je le fais, un mot de votre part, un seul, et je me donnerai moi-même à Qyburn. Mon unique désir est d’être auprès de vous. Pour vous servir, quoi que vous exigiez de moi.
— Et pour ce service, qu’escompterez-vous comme rétribution ?
— Rien. Mon plaisir est de vous complaire. » Taena bascula sur le flanc, sa peau olivâtre moirée par la lumière de la chandelle. Elle avait les seins plus gros que ceux de la reine et d’énormes mamelons noirs comme de la corne. Elle est plus jeune que moi. Ses seins n’ont pas commencé à s’affaisser. Cersei se demanda quelle sensation lui procurerait le fait d’embrasser une autre femme. Pas légèrement, sur la joue, comme il était courant de le faire par politesse entre dames de haute naissance, mais en plein sur les lèvres. Les lèvres de Taena étaient extrêmement pulpeuses. Elle se demanda quelle sensation lui procurerait le fait de sucer ces seins-là, d’allonger la Myrienne sur le dos puis de lui écarter les jambes et d’user d’elle comme un homme en userait, comme Robert usait d’elle-même quand il était soûl, et qu’elle n’arrivait pas à le faire jouir à la main ou avec la bouche.
Ces nuits avaient été les pires de toutes, celles où elle gisait impuissante sous lui pendant qu’il prenait son plaisir, puant le vin et grognant comme un sanglier. D’ordinaire, à peine était-il parvenu à ses fins qu’il abandonnait la place et, avant même que sa semence n’eût séché sur les cuisses de Cersei, sombrait dans le sommeil en ronflant. Elle-même sortait invariablement de là tout endolorie, l’entrejambe à vif, les seins ravagés par les violences qu’il venait de leur infliger. En fait, il ne l’avait fait mouiller qu’une seule fois, au cours de leur nuit de noces.
A la période de leurs noces, Robert était assez beau, avec sa taille élevée, sa vigueur et sa force, mais il avait le poil noir et surabondant, dru sur le torse et rêche à l’aine. L’homme qui est revenu du Trident n’était pas le bon, songeait parfois la reine pendant qu’il la besognait. Les premières années, alors qu’il la chevauchait plus souvent, elle fermait les yeux et se donnait l’illusion qu’il était Rhaegar. Celle qu’il était Jaime demeurait inimaginable ; il était trop différent, trop étranger. Même l’odeur qu’il dégageait interdisait de se méprendre.
Pour Robert, ces nuits n’avaient jamais eu lieu. Le matin venu, il n’en conservait aucune espèce de souvenir, ou du moins aurait-il voulu le lui faire accroire. Une fois, la première année de leur mariage, Cersei avait exprimé son déplaisir le lendemain. « Vous m’avez fait mal », se plaignit-elle. Il eut la bonne grâce de prendre un air honteux. « Ce n’était pas moi, ma dame », répondit-il du ton boudeur et morne d’un gosse pris en flagrant délit de voler des gâteaux aux pommes dans les cuisines. « C’était le vin. Je bois trop de vin. » Pour assurer la descente de son aveu, il s’empara de sa corne à bière. Comme il l’élevait vers sa bouche, elle lui assena sa corne personnelle en pleine figure, et si violemment qu’elle lui ébrécha une dent. Lors d’un banquet, des années plus tard, elle l’entendit raconter à une souillon de servante que c’était au cours d’une mêlée qu’il s’était abîmé cette dent. Somme toute, réfléchit-elle, il ne mentait pas, notre mariage ne fut rien d’autre qu’une mêlée.
Mais tout le reste n’avait été que mensonges. Il se souvenait parfaitement de ce qu’il lui faisait la nuit, elle en avait la conviction. Elle le lisait clairement dans ses yeux. Il faisait seulement semblant d’oublier ; il était plus facile de l’affecter que d’affronter l’opprobre de sa conduite. Au fond, Robert Baratheon était un pleutre. A la longue, les assauts s’espacèrent. Pendant la première année, il la prenait au moins une fois par quinzaine ; vers la fin, ce ne fut pas même une fois par an. Il ne cessa jamais totalement, néanmoins. Tôt ou tard, toujours survenait une nuit où il buvait outre mesure et tenait à faire valoir ses droits. Ce qui l’humiliait à la lumière du jour lui faisait plaisir dans le noir.
« Ma reine ? intervint Taena Merryweather. Vos yeux ont une drôle d’expression. Seriez-vous souffrante ?
— J’étais simplement… en proie à des souvenirs. » Elle avait la gorge sèche. « Vous êtes une bonne amie, Taena. Je n’ai jamais eu d’amie véritable en… »
Quelqu’un martela la porte.
Encore ? Le rythme pressant des coups la fit frissonner. Un autre millier de navires aurait-il fondu sur nous ? Elle enfila une robe de chambre et alla voir de quoi il s’agissait. « Pardon du dérangement, Votre Grâce, fit le garde, mais lady Castelfoyer se trouve en bas, demandant audience.
— A cette heure-ci ? jappa la reine. Falyse a-t-elle perdu l’esprit ? Dites-lui que je me suis retirée. Dites-lui que les petites gens des Boucliers ont été massacrés. Dites-lui que j’ai passé la moitié de la nuit à veiller. Je la verrai demain matin. »
L’homme hésita. « Sauf le respect dû à Votre Grâce, elle est… elle ne tourne pas tout à fait rond, si vous voyez ce que je veux dire. »
Cersei fronça les sourcils. Elle avait présumé que Falyse était là pour lui annoncer la mort de Bronn. « Très bien. Je vais avoir à m’habiller. Emmenez-la dans le vestibule de ma loggia, qu’elle m’y attende. » En voyant que lady Merryweather faisait déjà mine de se lever pour l’accompagner, elle s’y opposa : « Non, restez. Tant vaut qu’au moins l’une de nous deux prenne un peu de repos. Je ne serai pas longue. »
Lady Falyse avait la figure couverte d’ecchymoses et boursouflée, les yeux rougis de larmes. Sa lèvre inférieure était fendue, ses vêtements sales et déchirés. « Bonté divine ! s’exclama Cersei en l’introduisant dans sa loggia avant d’en refermer la porte. Qu’est-il arrivé à votre visage ? »
Falyse eut l’air de n’avoir pas entendu la question. « Il l’a tué, dit-elle d’une voix tremblante. La Mère ait miséricorde… il… il… » Les sanglots lui coupèrent la parole, elle grelottait de tous ses membres.
Cersei emplit une coupe de vin puis l’apporta à sa visiteuse en larmes. « Buvez-moi ça. Le vin vous calmera. Voilà. Encore une petite gorgée, maintenant. Arrêtez de pleurer comme ça et dites-moi ce qui vous amène. »
Il fallut vider le reste du flacon avant que la reine ne soit finalement en mesure de soutirer à lady Falyse tous les détails de sa pitoyable histoire. Une fois édifiée, elle ne sut si elle devait en rire ou laisser éclater sa fureur. « Un combat singulier… », répéta-t-elle. N’y a-t-il donc personne dans les Sept Couronnes sur qui je puisse compter ? Suis-je la seule personne de Westeros à avoir une pincée d’esprit ? « Vous êtes bien en train de me raconter que ser Balmain a provoqué Bronn en combat singulier ?
— Il a dit que ce serait du… du g-g-gâteau. La lance est l’arme des ch-chevaliers, il a dit, et que B-Bronn n’était pas un véritable chevalier. Balmain a dit qu’il lui ferait vider les étriers puis profiterait de son ét-t-tourdissement pour l’achever. »
Bronn n’était pas un chevalier, ça, sûrement pas. Bronn était un tueur trempé par la bataille. Votre crétin de mari a rédigé de sa propre main son arrêt de mort. « Un plan magnifique. Oserai-je vous demander comment il se fait qu’il ait si mal tourné ?
— B-B-Bronn a planté sa lance dans le poitrail du p-p-pauvre cheval de Balmain. Balmain, il… il a eu les jambes écrasées quand sa monture s’est abattue. Il poussait des cris tellement pitoyables… »
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