Il y avait une fée dans les branches. Elle était prudente. J’ai toujours remarqué que les fées ressemblent plus souvent à des plantes qu’à autre chose. Avec les gens ou les animaux, vous avez un modèle standard : deux bras, deux jambes, une tête = une personne. Ou quatre pattes et de la laine = un mouton. Pour les plantes et les fées, en revanche, il y a des signes qui disent ce qu’elles sont, mais un arbre peut avoir n’importe quel nombre de branches et pousser n’importe où. Il y a bien un modèle, mais un orme ne ressemblera pas exactement à un autre, il pourrait même avoir l’air complètement différent, parce qu’ils n’ont pas poussé dans les mêmes conditions. Les fées ont tendance à être soit très belles soit absolument hideuses. Elles ont toutes des yeux, et beaucoup ont une tête plus ou moins reconnaissable. Certaines ont des membres évoquant vaguement un humain, certaines sont plus comme des animaux et d’autres ne ressemblent à rien. Celle-là était de cette dernière espèce. Elle était longue et grêle, avec une peau comme de l’écorce. Si on n’avait pas vu ses yeux, qui étaient cachés, on aurait pu la prendre pour une plante rampante couverte de toiles d’araignée. De même que les chênes ont des glands et des feuilles en forme de main et les noisetiers des noisettes et de petites feuilles recourbées, la plupart des fées sont noueuses et grises, ou vertes, ou marron, et elles ont généralement des touffes de poils. Celle-ci était grise, vraiment très noueuse, et indéniablement hideuse.
Les fées ne raffolent pas des noms. Nous en avions donné à celles que nous connaissions, chez nous, et elles y répondaient ou non. Elles avaient l’air de trouver ça drôle. Elles ne nomment pas les lieux non plus. Elles ne s’appellent même pas fées, c’était nous qui les nommions ainsi. Elles ne sont pas portées du tout sur les noms, à bien y réfléchir, et la façon dont elles parlent… Bref, cette fée m’était complètement étrangère, comme je l’étais pour elle, et je n’avais aucun nom ou mot de passe à lui donner. Elle me regardait simplement, comme si elle pouvait à tout moment s’enfuir, ou se fondre dans l’arbre. Le genre est aussi une chose complètement aléatoire avec elles, quand elles n’ont pas une longue chevelure pleine de fleurs, un pénis aussi gros que le reste de leur corps ou quelque chose comme ça. Celle-ci ne présentait aucun signe de cet ordre, aussi ai-je décidé qu’elle était neutre.
« Ami », dis-je, ce qui n’engageait à rien.
Alors, elle est passée d’une totale immobilité à une frénésie de mouvements et de paroles. « Fuir ! Danger ! Trouvée ! » Les fées ne parlent pas exactement comme les gens. Peu importe à quel point vous voudriez que ce soit Galadriel du Seigneur des Anneaux , elles ne vont jamais faire ce genre de discours. Celle-là a parlé et disparu d’un seul coup, avant que j’aie pu dire qui j’étais ou demander si je pouvais faire quoi que ce soit pour les ormes. J’avais l’impression d’avoir cligné des yeux, mais il n’en était rien. C’est toujours comme ça quand elles s’en vont si vite – disparues entre un battement de cœur et le suivant, comme si elles n’avaient jamais été là.
Danger ? Trouvée ? Je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait voulu dire. Je ne voyais aucun danger et je suis revenue vers l’école, où la cloche du dîner sonnait. J’étais une des dernières dans la queue, mais de toute façon la nourriture n’est pas mangeable même quand elle est chaude. Le danger ne m’a pas trouvé et je n’ai pas trouvé le danger, du moins ce soir-là. J’ai bu mon chocolat aqueux en espérant que la fée allait bien. J’étais heureuse qu’elle soit là, même si elle n’était pas très communicative. C’était comme un petit morceau de chez nous.
Ce matin, j’ai découvert ce que la fée voulait dire par « trouvée » et « danger ». Il y avait une lettre de ma mère au courrier.
Je ne sais pas comment ma découverte de la fée l’a informée du lieu où je me trouvais. Le monde ne fonctionne pas de façon très logique. Les fées ne le lui auraient pas dit, et s’il y avait des gens qui en étaient capables, ils auraient pu le faire à n’importe quel moment. Ce que je crois, c’est qu’elle me cherchait. Comme j’étais dans un paysage inconnu et avec des vêtements neufs, je devais avoir été difficile à repérer – je n’ai ici que ma canne et quelques livres, et ce qu’elle a gardé de mes affaires a dû perdre beaucoup de pouvoir. Mais en ouvrant mon esprit pour appeler la fée, j’ai attiré son attention. Ça a peut-être incité quelqu’un à lui donner mon adresse, ou peut-être a-t-elle réussi à l’apprendre directement. Mais peu importe. On peut toujours trouver un enchaînement de coïncidences pour réfuter la magie. Parce que ça ne se passe pas comme dans les livres. On y voit un enchaînement de coïncidences. C’est tout. C’est comme si en claquant des doigts vous faisiez apparaître une rose, mais quelqu’un à bord d’un avion aurait très bien pu faire tomber une rose juste au bon moment pour qu’elle atterrisse dans votre main. Si cet avion, ce passager et cette rose existent, le fait que vous avez cette fleur dans la main ne prouve pas que vous avez eu recours à la magie.
C’est là où je me suis toujours trompée. Je m’attendais à ce que ça fonctionne comme dans les livres. Si ça se passe comme dans les livres, ça ressemble plus à L’Autre Côté du rêve qu’à autre chose. Nous pensions que la Phurnacite tomberait en ruine sous nos yeux, alors qu’en réalité la décision de la fermer avait été prise depuis des semaines à Londres, et pourtant elle ne l’aurait pas été si nous n’avions pas jeté ces fleurs. C’est plus difficile à contrôler que si ça marchait comme dans les histoires. Et c’est plus facile à réfuter si vous êtes plutôt sceptique de nature, parce qu’il y a toujours une explication rationnelle. Tout arrive par une suite de causes naturelles, et il est toujours possible de nier que ce soit magique.
La lettre de ma mère était du même ordre, en un sens. Elle était piégée, mais personne d’autre que moi n’y aurait vu un traquenard. Elle proposait de m’envoyer des photos de Mor si je lui écrivais. Elle disait que je lui manquais, mais que c’était le tour de mon père de s’occuper un peu de moi, une interprétation de la situation qui me donnait envie de l’étrangler. Et l’enveloppe était nettement adressée de son inimitable écriture à Morwenna Markova, ce qui voulait dire qu’elle savait quel nom j’utilisais.
J’étais terrifiée. Mais j’aurais aimé avoir les photos, et j’étais convaincue d’être hors de sa portée.
Aujourd’hui il pleut.
Je suis allée à Oswestry – qui n’est d’ailleurs même pas une ville – et j’ai acheté du shampoing pour Sharon. Elle ne peut pas utiliser d’argent le samedi, parce qu’elle est juive. J’ai trouvé une bibliothèque, mais elle ferme à midi. Pourquoi avoir une bibliothèque si elle ferme à midi le samedi ? C’est tellement anglais ! Il n’y a pas de librairie, mais ils ont quelques livres chez Smiths, uniquement des best-sellers – c’est mieux que rien.
Je suis rentrée et j’ai passé le reste de l’après-midi dans la bibliothèque à lire L’Aurige , qui m’a choquée. Je n’avais pas fait attention au fait que les hommes qui tombaient amoureux l’un de l’autre, dans les livres de Mary Renault sur la Grèce antique, étaient homosexuels, mais je vois maintenant bien sûr qu’ils le sont. Je l’ai lu furtivement, comme si quelqu’un allait venir me le prendre s’il savait ce que je lisais. Je suis ébahie qu’il se trouve dans une bibliothèque d’école. Je me demande si je suis la première personne à vraiment le lire depuis 1959, date de son achat.
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