Deux personnes s’abstinrent de boire ou de manger quoi que ce soit, en dehors des provisions qu’elles avaient apportées ; il s’agissait de Nell et de Carl.
Après la découverte dans la chair de Nell des nanosites qui la reliaient aux Tambourinaires, elle avait veillé toute la nuit pour concevoir des contre-nanosites, capables de traquer et de détruire les dispositifs adverses. Carl et elle se les étaient injectés dans le sang, de sorte qu’ils étaient désormais définitivement libérés de l’influence des Tambourinaires. Toutefois, ils ne voulurent pas tenter le diable en mangeant la nourriture qu’on leur présentait et ils firent bien car, après leur repas, les autres réfugiés devinrent somnolents et s’allongèrent pour dormir ; de la vapeur s’élevait de leur peau nue et bientôt des étincelles apparurent, pareilles aux étoiles qui s’allument dans le ciel quand le soleil descend. Au bout de deux heures, les étoiles s’étaient fondues en une surface continue de lumière ondulante, assez vive pour qu’on puisse lire à son éclat, comme si la pleine lune se reflétait sur les corps de joyeux noceurs endormis dans une prairie. Les réfugiés, dorénavant Tambourinaires, dormaient en rêvant tous le même rêve, et les tracés abstraits courant sur les parois médiatroniques de la caverne fusionnèrent peu à peu pour s’organiser au rythme des souvenirs obscurs issus des tréfonds de leur inconscient. Nell vit ainsi apparaître des éléments de sa propre existence, des expériences depuis longtemps intégrées au texte du Manuel mais qui ressortaient une nouvelle fois sous une forme brute, terrifiante. Elle ferma les yeux ; mais les murs émettaient des sons également, auxquels elle ne pouvait échapper.
Carl Hollywood analysait les signaux transmis par les parois des tunnels, se forçant à éviter le contenu émotionnel de ces images en les réduisant à des chiffres binaires, tout en cherchant à en décoder les codes et protocoles internes.
« Il faut qu’on parte », dit finalement Nell, et Carl se leva et la suivit par une issue prise au hasard. Le tunnel bifurquait à l’infini, et Nell se fiait à son intuition pour choisir l’itinéraire à chaque embranchement. Parfois, les tunnels s’élargissaient pour former de vastes cavernes emplies de Tambourinaires luminescents qui dormaient, baisaient ou martelaient simplement les parois. Les cavernes étaient toujours dotées de quantités d’issues qui bifurquaient, s’embranchaient, puis convergeaient vers d’autres cavernes, formant un réseau de tunnels si vaste et complexe qu’il semblait envahir l’océan entier, comme des tubes neuronaux dont les dendrites se soudent et se ramifient pour occuper le volume entier de la boîte crânienne.
Un martèlement sourd, aux limites de l’audible, les accompagnait depuis qu’ils avaient quitté la caverne où somnolaient les réfugiés. Nell l’avait d’abord pris pour le battement de courants sous-marins contre les parois du tunnel, mais le bruit s’amplifia et elle réalisa qu’il s’agissait des Tambourinaires réunis dans une caverne centrale et qui dialoguaient, en expédiant des messages sur tout le réseau. L’ayant compris, elle éprouva un sentiment d’urgence qui confinait à la panique, à la perspective de tomber sur cette assemblée centrale et, durant un bon moment, ils coururent dans ce labyrinthe en trois dimensions parfaitement déroutant, pour tenter de localiser l’épicentre de ces bruits de tambours.
Carl Hollywood ne courait pas aussi vite que l’agile Nell et il ne tarda pas à la perdre à un embranchement du tunnel. Dès lors, il dut se fier à son propre jugement et après un certain temps – qu’il lui fut impossible d’évaluer – son tunnel se raccorda à un autre qui emportait un flot de Tambourinaires vers le fond de l’océan. Carl reconnut parmi eux d’anciens réfugiés des plages de Pudong.
Au lieu de monter progressivement, le son de tambours explosa en un fracas assourdissant dès que Carl émergea dans une vaste caverne, un amphithéâtre conique qui devait bien mesurer un kilomètre de diamètre, coiffé d’une tempête d’images médiatroniques jouant sous un vaste dôme. Visibles à la lumière fluctuante des écrans au-dessus d’eux mais aussi repérables par leur propre éclairage interne, les Tambourinaires montaient et redescendaient les pentes du cône en une sorte de mouvement convectif. Emporté par un remous, Carl se retrouva transporté vers le centre où il découvrit que se déroulait une orgie de proportions phénoménales. Un véritable nuage de sueur vaporisée s’élevait de la fosse. Les corps pressés contre la peau nue de Carl étaient si brûlants que leur contact était presque douloureux, comme si tous ces gens souffraient d’une fièvre intense et, dans quelque compartiment abstrait de son esprit qui réussissait à poursuivre sa démarche de raisonnement logique, il comprit pourquoi : ils échangeaient des paquets de données par l’entremise de leurs fluides corporels, ces paquets s’accouplaient dans leur circulation sanguine et les circuits logiques évacuaient la chaleur accumulée dans leur cœur.
L’orgie se poursuivit durant des heures, mais les courants de convection ralentirent peu à peu pour se condenser en arrangements stables, analogues à la circulation dans une salle de théâtre à mesure que les spectateurs gagnent leur place à l’approche du lever de rideau. Un large espace dégagé s’était ouvert au centre de la fosse, et le premier cercle de spectateurs était formé d’hommes, comme s’ils étaient en quelque sorte les gagnants de ce gigantesque tournoi de fornication qui approchait de son ultime reprise. Un Tambourinaire isolé parcourait ce cercle intérieur en distribuant des objets : en fait, des préservatifs médiatroniques qui se mettaient à briller vivement dès que les hommes les enfilaient sur leur phallus en érection.
Une femme pénétra dans l’arène. Au centre précis de la fosse, le sol s’éleva sous ses pieds, la propulsant dans les airs comme sur un autel. Le martèlement atteignit un crescendo insupportable avant de s’arrêter d’un coup. Puis il reprit, sur un rythme très lent, régulier, et les hommes du cercle intérieur se mirent à danser autour d’elle.
Carl Hollywood vit que la femme au centre était Miranda.
Tout était clair à présent : les réfugiés avaient été attirés au royaume des Tambourinaires pour qu’ils moissonnent les données récentes parcourant leur sang, données qui avaient été infusées dans le Réseau organique au cours de la grande orgie, et qui allaient à présent être chargées en Miranda pour que son corps accueille la phase culminante d’un calcul au terme duquel elle serait très certainement brûlée vive. C’était l’œuvre d’Hackworth ; c’était le couronnement de ses efforts pour concevoir la Graine et, ce faisant, dissoudre les fondations sur lesquelles étaient bâties la Nouvelle-Atlantis, Nippon et toutes les sociétés qui s’étaient développées autour du concept d’une Alim centralisée, hiérarchisée.
Une silhouette isolée, remarquable à son épiderme qui n’émettait aucune lumière, essayait de se frayer un chemin vers le centre du cercle. Elle jaillit dans l’espace dégagé, renversant un danseur qui se trouvait sur son passage, et grimpa sur l’autel central où Miranda gisait, étendue sur le dos, les bras ouverts comme crucifiée, le corps recouvert d’une galaxie de lumières bariolées.
Nell prit la tête de Miranda au creux de ses bras, se pencha et la baisa sur la bouche, non pas une douce caresse des lèvres mais un baiser sauvage et profond, la bouche ouverte, en la mordant avec force pour que par leurs lèvres leurs sangs se mêlent. La lumière émise par le corps de Miranda décrut et s’éteignit lentement à mesure que les nanosites étaient traqués et détruits par les chasseurs-tueurs transmis par le sang de Nell. Miranda s’éveilla et se redressa, enlaçant de ses bras sans force le cou de la jeune fille.
Читать дальше