Elle tourna le dos au fleuve et se mit à marcher vers la tête de la colonne de Célestes qui avançait toujours. Les quelques Chinois assez inconscients pour demeurer le long des quais, par respect pour son âge et sa démence probable, lui ouvrirent le passage.
Les négociations à bord semblaient plus ou moins dans l’impasse. Carl Hollywood voyait certains hoplites bondir à une hauteur d’un ou deux étages pour se précipiter, tête la première, contre les fenêtres de l’Hôtel Cathay.
La grand-mère boer continuait obstinément à progresser, jusqu’au moment où elle se retrouva au milieu du Bund. Le meneur de la colonne céleste s’avança alors, braquant sur elle une espèce d’arme à feu intégrée au bras de son armure, et lui faisant signe de s’écarter avec les autres. La femme boer s’agenouilla avec précaution au milieu de la route, joignit les mains en signe de prière et inclina la tête.
Puis elle devint une perle de lumière blanche dans la gueule du dragon. En un instant, la perle s’enfla jusqu’aux dimensions d’un aéronef. Carl Hollywood eut la présence d’esprit de fermer les yeux et de détourner la tête, mais il n’eut pas le temps de se jeter à terre ; l’onde de choc s’en chargea, le projetant de tout son long sur les pavés de granité de la promenade des quais et lui arrachant la moitié de ses vêtements.
Un moment s’écoula avant qu’il ne reprenne vraiment conscience ; il avait l’impression qu’il s’était écoulé une bonne demi-heure, mais comme les débris continuaient de pleuvoir autour de lui, ce devait être plus près de cinq secondes. La coque du yacht blanc avait cédé sur un côté et une partie de l’équipage avait été projetée dans la rivière. Mais, une minute plus tard, un chalutier accosta et embarqua les barbares après de brèves négociations de pure forme. Carl faillit oublier Spence et le laisser en plan ; il découvrit qu’il n’avait plus la force de le soulever du sol et dut par conséquent le traîner à bord avec l’aide de deux jeunes Boers – des jumeaux de douze ou treize ans, parfaitement identiques. Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’autre rive du Huangpu, Carl Hollywood se blottit sur un filet de pêche roulé ; mou et faible, comme si tous ses os avaient été brisés, il contemplait le cratère de trente mètres au centre du Bund et fixait l’intérieur des chambres de l’Hôtel Cathay entièrement coupé en deux par la déflagration de la bombe contenue dans le corps de la vieille femme.
En moins d’un quart d’heure, ils débarquaient, libres, dans les rues de Pudong. Carl Hollywood retrouva le camp néo-atlantéen local, se présenta à son poste et consacra d’abord quelques minutes à rédiger une lettre pour la veuve du colonel Spence ; blessé à la jambe, le colonel était mort, vidé de son sang, durant la traversée de la rivière.
Puis il étala ses pages par terre devant lui et reprit la tâche qui l’avait accaparé tous ces derniers jours dans sa chambre d’hôtel, à savoir sa quête de Miranda. Il avait entamé ses recherches à la demande de Lord Finkle-McGraw, les avait poursuivies avec une passion grandissante au cours des jours suivants, plus il se rendait compte à quel point elle lui manquait, et désormais il hâtait la tâche avec l’énergie du désespoir ; car il avait compris que c’était sans doute dans cette quête que résidait l’unique espoir de salut pour les dizaines de milliers de membres des Tribus extérieures, aujourd’hui réunis dans des camps de réfugiés dans les rues mortes de la Zone économique de Pudong.
L’assaut final des Poings ; la victoire du Céleste Empire ; des réfugiés dans le domaine des Tambourinaires ; Miranda
La rivière Huangpu bloqua l’armée du Céleste Empire dans sa progression vers la mer, mais ayant traversé la rivière plus en amont, elle poursuivit son avancée vers le nord au pas de marche à travers la péninsule de Pudong, chassant devant elle des troupeaux de paysans affamés, comme ceux qui avaient été les précurseurs de leur arrivée à Shanghai.
Les occupants de Pudong – mélange de barbares, de Chinois de République côtière redoutant les persécutions de leurs cousins du Céleste Empire, et des petites sœurs de Nell, fortes de trois cent mille éléments et constituant un nouveau phyle à elles toutes seules – se retrouvèrent ainsi coincés entre les Célestes au sud, la rivière Huangpu à l’oust, le Yangzi au nord, et l’océan à l’est. Toutes les liaisons avec les îles artificielles bâties au large avaient été coupées.
Du haut de leurs temples classiques et gothiques dominant New Chusan, les géotects de l’Imperial Tectonics firent divers efforts pour bâtir un pont provisoire entre leur île et Pudong. Il n’était guère compliqué de lancer une poutre armée ou un pont flottant sur le chenal, mais les Célestes disposaient désormais de la technologie pour les faire sauter plus vite qu’ils n’étaient construits. Au deuxième jour de siège, ils tentèrent de relier leur île à Pudong avec un étroit pseudopode de corail intelligent ancré sur le plancher océanique. Mais cette méthode avait des limites évidentes et manifestes en rapidité de croissance et, tandis que les réfugiés continuaient d’affluer dans les défilés étroits du centre de Pudong, porteurs de nouvelles de plus en plus alarmantes sur l’avance des Célestes, il devint évident pour chacun que l’isthme artificiel ne serait jamais achevé à temps.
Les camps des diverses tribus se déplacèrent vers le nord et l’est, chassés du centre-ville par la pression croissante des réfugiés et par la peur des Célestes, jusqu’à ce que plusieurs kilomètres de rivage se retrouvent colonisés par tous ces groupes. La partie sud de la côte était tenue par les Néo-Atlantéens qui s’étaient préparés à contenir toute invasion arrivant de la plage. La chaîne de camps s’étendait à partir de là en direction du nord, suivant la courbe du rivage, puis remontait vers l’est le long des rives du Yangzi jusqu’à l’extrémité opposée, où Nippon se chargeait de la garantir d’éventuels assauts via les plaines côtières. Toute la partie centrale était protégée d’une attaque frontale par la tribu de la princesse Nell et son armée de gamines de douze ans, qui troquaient progressivement leurs pieux aiguisés contre des armes plus modernes, compilées sur les Sources portatives appartenant aux Nippons et aux Néo-Atlantéens.
Carl Hollywood avait été versé dans l’armée d’activé sitôt qu’il s’était présenté aux autorités de la Nouvelle-Atlantis, malgré ses efforts pour convaincre ses supérieurs qu’il leur serait plus utile en poursuivant ses recherches en cours. Mais un message arriva bientôt des plus hauts échelons du gouvernement de Sa Majesté. La première partie félicitait Carl Hollywood de ses actions qualifiées d ’héroïques pour extraire de Shanghai le colonel Spence, et suggérait qu’il pourrait être élevé à la dignité de chevalier s’il parvenait jamais à sortir de Pudong. La seconde partie le nommait plus ou moins émissaire particulier auprès de Son Altesse Royale, la princesse Nell.
Lisant le message, Carl fut momentanément abasourdi de voir que sa Souveraine accordait un statut équivalent à Nell : mais réflexion faite, il vit que c’était à la fois juste et pragmatique. Durant son bref séjour dans les rues de Pudong, il avait vu suffisamment d’éléments de l’Armée des souris (comme elles se baptisaient elles-mêmes) pour savoir qu’elles constituaient en définitive une sorte de nouveau groupe ethnique dont Nell était désormais le chef incontesté. L’estime que manifestait Victoria pour la nouvelle reine se justifiait donc entièrement. Dans le même temps, le fait que l’Armée des souris contribue en ce moment même à empêcher de nombreux Néo-Atlantéens de devenir pour le moins les otages du Céleste Empire, faisait d’une telle reconnaissance une démarche éminemment pragmatique.
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