Ged était désorienté, hébété, et ses yeux semblaient contempler le vide, mais il ne paraissait souffrir d’aucun mal. Il serrait dans sa main droite son bâton d’if noir qui avait perdu tout son éclat, refusant de le lâcher. Il ne dit pas un mot. Épuisé, trempé, frissonnant, il demeura recroquevillé contre le mât, sans un regard en direction de Vesce. Celui-ci hissa la voile et fit tourner la barque pour prendre le vent du nord-est. Il ne vit rien du monde jusqu’à ce que, droit devant la proue, dans le ciel assombri où s’était couché le soleil, entre de longs nuages qui se découpaient sur un fond bleu clair, brillât la nouvelle lune : un anneau d’ivoire, un cercle de corne réfléchissant le soleil à travers l’océan de la nuit.
Ged leva la tête et regarda le croissant lumineux, au loin, à l’occident.
Il contempla longuement la lune, puis il se dressa en tenant son bâton à deux mains, comme un guerrier tient sa longue épée. Il regarda le ciel, la mer, la voile brune gonflée par le vent devant lui, puis le visage de son ami.
« Estarriol », dit-il, « regarde, c’est fait. C’est terminé ! » Il se mit à rire. « La blessure est refermée », dit-il. « Je suis moi-même, entier, je suis libre. » Puis, se penchant, il se cacha le visage dans ses mains et pleura comme un enfant.
Jusqu’à cet instant, Vesce avait veillé sur lui avec crainte et anxiété, car il ne savait pas très bien ce qui s’était produit là-bas, en ce lieu obscur. Il ne savait pas si c’était Ged qui se trouvait avec lui dans la barque, et des heures durant il avait gardé la main sur l’ancre, prêt à percer le fond de la barque pour la couler en pleine mer, plutôt que de ramener aux ports de Terremer la créature maudite, car il redoutait qu’elle eût pris la forme et l’apparence de son ami. Mais à présent, ayant vu son ami et l’ayant entendu parler, ses doutes s’envolèrent. Et il commença à entrevoir la vérité : Ged n’avait ni gagné ni perdu, mais nommant de son propre nom l’ombre de sa mort, il s’était fait entier ; c’est-à-dire un homme qui, se connaissant dans sa totalité et dans sa vérité, ne peut être utilisé ni possédé par une puissance autre que lui-même, et dont la vie, par conséquent, n’est vécue que pour elle-même, jamais au service de la destruction, de la douleur, de la haine ou des ténèbres. Dans La Création d’Ea , qui est le plus vieux de tous les chants, il est dit :
Le silence seul permet le verbe
Et les ténèbres la lumière,
Comme de la mort jaillit la vie.
Étincelant est le vol du faucon
Dans le désert des dieux.
Vesce chanta ces vers en maintenant le cap à l’ouest, poussé par le vent froid de l’hiver qui soufflait dans leur dos depuis l’immensité de la Mer Ouverte. Huit jours durant ils naviguèrent, et huit jours encore, avant d’apercevoir la terre. Maintes fois ils durent remplir leurs outres avec de l’eau de mer adoucie grâce à leurs sorts. Ils péchèrent aussi, mais même avec leurs charmes de pêche, ils firent de maigres prises, car les poissons de la Mer Ouverte ignorent leur propre nom et n’ont cure de la magie. Quand ils n’eurent plus rien à manger, à part quelques pauvres restes de viande fumée, Ged se souvint de ce qu’Achillée lui avait dit lorsqu’il avait dérobé une galette sur le feu : elle lui avait dit qu’il regretterait son larcin lorsqu’en mer il serait affamé. Mais malgré la faim qui le tenaillait, ce souvenir lui fut agréable. Car elle lui avait également dit qu’il reviendrait en compagnie de son frère.
Le vent de mage les avait conduits vers l’est en trois jours seulement, et cependant il leur en fallut seize pour revenir vers l’ouest. Personne n’est jamais revenu après être allé aussi loin sur la Mer Ouverte que les jeunes sorciers Estarriol et Ged, aux Friches d’Hiver, dans leur petite barque de pêche. Ils n’eurent à affronter nulle grande tempête et tinrent le cap sans encombre, en s’aidant du compas et de l’étoile Tolbegren, naviguant un peu au nord de la route qu’ils avaient suivie pour venir. Ainsi, ils ne revinrent pas à Astowell, et passèrent près de Toly et de Sneg sans les voir. Les premières terres qu’ils aperçurent furent près du Cap sud de Koppish. Au-dessus des vagues, ils virent s’élever des falaises de pierre, comme les murailles d’une gigantesque forteresse. Des mouettes tournaient en piaillant au-dessus des brisants, et des petits hameaux montaient des filets de fumée bleue que le vent emportait.
De là, le voyage jusqu’à Iffïsh ne fut plus long. Ils parvinrent au port d’Ismey par un soir calme et sombre, juste avant une tempête de neige. Ils amarrèrent Voitloin , le bateau qui les avait emmenés jusqu’aux rivages du royaume de la mort et les avait ramenés, puis remontèrent les ruelles jusqu’à la demeure du sorcier. Leur cœur était bien léger lorsqu’ils pénétrèrent sous ce toit, dans la chaleur et la lumière douce que dispensait le feu, et Achillée, pleurant de joie, se précipita vers eux.
Si Estarriol d’Iffish tint sa promesse et composa un chant de la première grande Geste de Ged, il a été perdu. On raconte dans le Lointain Est l’histoire d’un bateau qui toucha terre au-dessus du gouffre de l’océan, à des jours de distance de n’importe quelle côte. À Iffish, on dit que c’est Estarriol qui menait ce bateau, mais à Tok on dit que ce sont deux pêcheurs égarés par une tempête sur la Mer Ouverte, et à Holp l’histoire est celle d’un pêcheur holpien qui n’aurait pu dégager sa barque des sables invisibles où elle s’est échouée, et qui y erre toujours. Ainsi, il ne reste du chant de l’Ombre que quelques bribes de légende, qui, comme des morceaux de bois emportés par le courant, vont d’île en île au fil des années. Mais dans la Geste de Ged rien n’est dit de ce voyage, ni de la rencontre de Ged et de l’Ombre, avant les jours où il franchit sans cuirasse la Passe du Dragon, où il ramena l’Anneau d’Erreth-Akbe des Tombeaux d’Atuan jusqu’à Havnor, où enfin il revint une fois de plus à Roke, désormais Archimage de toutes les îles du monde.