— Tout ça me paraît logique, effectivement. C’est vrai que les gens heureux s’adonnent rarement au terrorisme, et n’essaient pas de s’emparer des terres de leurs voisins.
— Exactement ! Pour faire ça, il n’y a que les désespérés, ou les oubliés, ou – je ne sais pas, moi – les envieux. En éliminant la pauvreté – en améliorant les conditions de vie à l’autre bout du monde –, on contribue à améliorer sa propre sécurité. Les gènes égoïstes seraient tout bonnement incapables de parvenir à cette conclusion, mais pour un esprit conscient, c’est… (elle réfléchit un instant, et elle eut un grand sourire)… d’une clarté aveuglante ! Matt l’embrassa encore avant de dire :
— J’ai lu un roman dans lequel on citait un scientifique du nom de Benjamin Libet. J’ai d’abord cru que c’était une invention de l’auteur, mais j’ai vérifié dans Google, et c’est effectivement vrai. Libet a remarqué que notre corps commence à faire les choses un cinquième de seconde avant que notre esprit prenne conscience de l’action. Tu comprends ? Le corps commence à agir inconsciemment. Ce n’est pas la conscience qui déclenche l’action, mais elle est capable d’y mettre son veto si elle l’estime dangereuse ou inappropriée.
— Non, vraiment ? dit Caitlin. Ah, j’ignorais complètement.
— Mais ça vient conforter ce que tu dis. Le rôle de la conscience est de nous empêcher de faire des choses que, sinon, nous ferions absolument sans réfléchir.
— C’est cool ! Et je crois vraiment que c’est ce qui se passe en ce moment. Le Dr Kuroda m’a dit que le Japon est gouverné selon ce qu’il appelle la « Constitution pacifiste », tu le savais, ça ?
— Non, fit Matt.
Elle se serra un peu plus contre lui, et il se mit à la caresser entre les omoplates.
— Il y a une différence énorme entre le Japon d’avant la Seconde Guerre mondiale et celui d’après, dit-elle. Avant, ils pensaient pouvoir conquérir le monde. Après, ils y ont tout simplement renoncé – ou plus précisément, peut-être, ils ont commencé à mettre leur veto à ce que leurs gènes égoïstes voulaient faire. Ils ont dit : « Plus jamais ça. » Il vaut mieux vivre et laisser vivre que de s’attaquer si brutalement au reste du monde que celui-ci décide de vous éliminer complètement. Matt hocha la tête d’un air entendu.
— J’imagine qu’on ne peut pas avoir reçu deux bombes atomiques sur la tête sans commencer à se dire qu’on devrait peut-être fiche la paix aux autres.
— Exactement ! dit Caitlin. Et regarde l’Union européenne : tous ces pays qui se sont fait la guerre pendant des siècles ont tout à coup décidé, eux aussi : « Plus jamais ça. » Es ont tout simplement cessé de laisser leurs gènes égoïstes dicter leur comportement. Des pays comme l’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, la Belgique et tout le reste, ont décidé que, pour assurer leur survie, il valait mieux ignorer la sélection de parentèle et bien s’entendre avec tout le monde, et donc ne plus laisser leurs gènes égoïstes contrôler leurs actions.
— Hmm, fit Matt. (Sa main était un peu remontée, et il lui caressait maintenant la peau nue à la base de la nuque.) Je crois qu’on a quelque chose d’un peu analogue au Canada. Tu te souviens de l’enseigne du Tim Hortons ? Et celle de Wendy’s, où l’apostrophe est remplacée par une feuille d’érable ? Les Français et les Anglais de ce pays seront toujours – eh bien, l’expression consacrée est « deux solitudes », d’après un célèbre roman canadien sur ce thème.
Caitlin sourit, en pensant qu’un « célèbre roman canadien » constituait une sorte d’oxymore… Mais elle laissa Matt poursuivre.
— Au lieu d’essayer de les repousser ou de les combattre, nous – les Canadiens anglophones, je veux dire – nous leur avons dit, bon, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Et on l’a fait. Après tout, quelques apostrophes par-ci par-là, ça ne nous coûtait pas grand-chose…
Elle releva la tête.
— Je croyais qu’ils voulaient partir ?
— Qui ça ? Le Québec ?
— Oui.
— Partir pour aller où ? On ne peut pas déplacer le Québec, tu sais. Le séparatisme est mort – c’est comme d’être un supporteur des Leafs : on fait ça pour s’amuser, mais on sait bien qu’on ne gagnera jamais. (En souriant, il ajouta :) Je crois que nous aussi, les Canadiens, nous sommes devenus un peu plus adultes…
Caitlin l’embrassa encore une fois.
— Le monde entier est en train de devenir adulte.
— Mais pourquoi seulement maintenant ? dit Matt quand leurs lèvres se furent séparées. Cela fait des dizaines de milliers d’années que nous sommes conscients, non ? Alors, pourquoi maintenant ?
— Est-ce que tu as lu La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit ?
— C’est un titre que tu viens juste d’inventer, dit Matt en souriant.
— Non, pas du tout. C’est le père de Bashira – le Dr Hameed – qui m’a conseillé de le lire, et c’était fabuleux . Bon, toujours est-il que l’auteur, Julian Jaynes, dit que cela ne fait que trois mille ans que nous sommes réellement devenus conscients, quand les deux hémisphères cérébraux ont commencé à penser comme un seul. Alors, nous venons peut-être seulement d’atteindre le stade où nous sommes capables de faire ça.
Elle ajusta sa position sur ses genoux et poursuivit :
— Ou c’est peut-être parce que ce n’est qu’au siècle dernier que des individus sont devenus capables de blesser ou de tuer un grand nombre de personnes, et que c’est seulement maintenant qu’il est logique de ne pas les mettre en colère. Après tout, nous parlons d’une décision consciente de coopérer plutôt que de se faire concurrence. Et au fait, c’est intéressant de voir que nous avons une expression comme ça, tu ne trouves pas ? Une « décision consciente » – comme si nous savions bien que la plupart des décisions ne le sont pas.
— Tu es géniale, dit Matt en souriant.
— Je suis sûre que tu dis ça à toutes les filles…
— Non, murmura-t-il, pas à toutes…
Elle éclata de rire et l’embrassa de nouveau. Leurs langues se caressèrent. Quand ils s’écartèrent enfin, elle dit :
— Bon, où est-ce qu’on en était ? Ah, oui… La double nationalité est une chose formidable – plus il y a d’endroits où on se sent chez soi, mieux c’est. Ah, qu’est-ce que je ne donnerais pas pour avoir un passeport européen ! Pouvoir vivre et travailler n’importe où là-bas : étudier à Oxford ou à la Sorbonne, travailler au CERN…
— Ah, ouais, fit Matt en lui caressant encore la nuque. Ce serait cool.
— Et tu as certainement remarqué que, cette fois-ci, le Président arbore toujours un drapeau américain à la boutonnière ? La dernière fois, il y a quatre ans, il n’en portait pas et il s’est fait descendre en flammes à cause de ça.
— Ah, oui, c’est vrai.
— Je sais bien qu’il est candidat à la réélection comme président des États-Unis, mais en pratique, cela revient à être le dirigeant du monde libre, n’est-ce pas ? Alors, qui sait ? Peut-être que dans quatre ans, nous aurons un candidat américain avec le drapeau des Nations unies au revers de sa veste. Ça, ce serait drôlement cool !
Elle était sur sa lancée, et elle se sentait merveilleusement bien.
— Et encore un autre truc. Imagine qu’à la naissance, chaque personne ait la double nationalité – le pays où elle est née, et un autre choisi au hasard. Voilà qui désamorcerait complètement les histoires de chauvinisme. Tu ne crois pas que ce serait formidable ?
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