— Beurk, fit Matt. Caitlin sourit.
— Oui, exactement.
— Mais, heu, puisqu’on parle de gènes et tout ça, c’est quand même intéressant que tu ne veuilles pas d’enfants. Comment expliquer, hem…
— Tu veux dire, comment l’évolution peut-elle préserver une disposition à ne pas avoir d’enfants, c’est ça ?
— Tout à fait, dit Matt. Au fond, si tu es ici en ce moment, c’est bien parce que chacun de tes ancêtres a voulu avoir des enfants, non ?
Caitlin se sentit très embarrassée. Elle avait la réponse à ça, naturellement, et n’avait eu aucun mal à la formuler quand elle en avait discuté avec Bashira, mais là, maintenant…
Elle respira un grand coup et évita de regarder Matt dans les yeux.
— En réalité, le fait d’avoir des enfants n’est qu’un effet secondaire. Si je suis ici, c’est parce que chacun de mes ancêtres aimait bien faire l’amour.
Même sans regarder Matt directement, elle réussit à percevoir une autre expression qu’elle connaissait bien, maintenant : celle du lapin pris dans les phares.
— Ah… fit-il encore.
Il semblait vraiment très gêné, et il se dépêcha de changer de sujet.
— Alors, heu, qu’est-ce que tu penses des prochaines élections américaines ?
Caitlin secoua doucement la tête. Elle avait encore du pain sur la planche… Elle rapprocha un peu son fauteuil de sorte que, maintenant, leurs genoux se touchaient.
— J’espère bien que le Président sera réélu, dit-elle. Mes parents ont fait le nécessaire pour pouvoir voter par correspondance.
— Ils ont droit de voter depuis le Canada ?
— Oui, bien sûr. Leurs bulletins seront décomptés pour Austin, leur dernière adresse aux États-Unis.
— Est-ce que… heu, vous comptez rester au Canada, ou bien est-ce que le poste de ton père n’est que temporaire ?
Caitlin sourit.
— Tant qu’il ne pousse pas le professeur Hawking dans l’escalier, il peut rester ici aussi longtemps qu’il voudra. En fait, il parle déjà d’adopter la nationalité canadienne. Il doit se rendre à de nombreuses conférences dans le monde, et il y a des endroits où il vaut mieux ne pas être américain…
C’était vraiment gênant d’être assis face à face comme ça. Voyons, Matt ne devait pas peser plus de soixante kilos, et elle-même en pesait cinquante… et ces fauteuils avaient résisté au poids du Dr Kuroda, qui dépassait certainement les cent dix… Elle se leva de son fauteuil qu’elle repoussa du pied, et elle dit en haussant les sourcils :
— Ça ne t’ennuie pas ? Matt sourit.
— Heu, non, non, pas du tout.
Elle s’assit sur ses genoux et il lui passa les bras autour de la taille. Les ressorts hydrauliques du fauteuil s’affaissèrent légèrement sous leur poids.
Ils s’embrassèrent un moment, et elle remua un peu les fesses pour trouver une position plus confortable, et…
Tiens, tiens ! Mais oui, un pénis, ça faisait vraiment ça !
Matt sembla un peu gêné…
— Heu, alors, comme ça, c’est la dernière fois qu’il pourra voter aux présidentielles ?
— Qui donc ? Mon père ?
— Oui.
Caitlin caressa les cheveux blonds de Matt.
— Non, pas du tout. Il va avoir la double nationalité.
— Je croyais que c’était interdit aux États-Unis.
— Autrefois, c’était vrai, à moins d’être né comme ça – et c’était assez difficile de remplir les conditions. Mais bon, ils ont fini par céder aux pressions internationales, et maintenant, c’est autorisé. En fait, ça l’est déjà depuis quelques dizaines d’années.
— Ah… fit Matt.
Mais il y avait comme de l’hésitation dans sa voix.
— Oui ?
— Non, rien.
Caitlin l’embrassa sur le bout du nez.
— Mais si, dit-elle, vas-y.
— Bon, c’est juste que, tu sais, on devrait être seulement l’un ou l’autre, canadien ou américain.
— Oh, moi, je trouve que la double nationalité, c’est vraiment très bien. C’est, comment dire… c’est antidarwinien.
— Ah… Heu, je sais que tu viens du Texas, mais, hem…
Elle lui donna une pichenette sur l’épaule.
— On n’est pas tous des péquenauds, Matt. Bien sûr que je crois à l’évolution. Mais…
— Oui ?
Le cœur de Caitlin se mit à battre encore plus fort que quand Matt était arrivé. Elle ressentit soudain la même impression que quand elle voyait quelque chose en maths, une chose qui lui semblait tout à coup manifestement et magnifiquement vraie . Elle se pencha un peu en arrière pour pouvoir regarder Matt dans les yeux.
— L’évolution – la sélection naturelle – n’est efficace que jusqu’à un certain point. Le problème de l’évolution, c’est tout ce dont Richard Dawkins parle : les gènes égoïstes, la sélection de parentèle. Quand on privilégie ceux qui sont génétiquement les plus proches de soi, au début, on est plus compétitif que ceux qui n’ont aucun lien de parenté. Mais cette attitude devient franchement contre-productive quand on passe à une civilisation technologique.
— Comment ça ?
— Tiens, par exemple, prends, heu… je ne sais pas, moi, disons une population de loups. Tous les loups se font concurrence pour accéder aux mêmes ressources, à la même nourriture. Alors, imaginons que tes proches et toi, vous soyez le groupe le plus nombreux, et que vous arriviez à chasser les autres loups loin des terres fertiles, ou à les empêcher de trouver des proies. Le résultat, c’est qu’ils meurent, et vous survivez. C’est le principe de l’évolution : les plus aptes survivent, et ça marche aussi longtemps que seule compte la supériorité numérique. Mais dès qu’on devient une espèce vraiment technologique, l’évolution ne fournit plus le bon… heu, quel est le mot, déjà ?
— Paradigme ? proposa Matt.
Elle l’embrassa pour le récompenser.
— Exactement ! Le bon paradigme ! Si vous êtes une centaine face à un seul de ceux que vous êtes en train d’éliminer, mais s’il a un pistolet-mitrailleur et pas vous, c’est lui qui gagne. Il vous extermine en quelques rafales.
— Ah, dit Matt avec un petit sourire taquin. Tu n’as pas de revolver sur toi, là, j’espère ?
Caitlin faillit lui dire que, si quelqu’un semblait avoir un revolver quelque part, c’était plutôt lui… mais elle répondit simplement :
— Non. Nous autres aveugles, on a tendance à préférer les grenades – pas besoin de savoir viser.
Matt la serra un peu plus fort.
— C’est bon à savoir.
— Mais en fait, c’est un point important. Il n’est pas nécessaire que ce soit des armes. N’importe quelle technologie qui te permet d’éliminer un grand nombre de tes concurrents suffit à changer toute l’équation de l’évolution. Et… ah, oui ! Voilà ! C’est pour ça que la conscience a été sélectionnée dans le processus évolutif. La conscience est utile à la survie parce qu’elle te permet de transcender ta programmation génétique. Au lieu de te contenter bêtement d’éliminer tous ceux qui ne sont pas comme toi – au point de les pousser à riposter avec leurs propres armes –, la conscience te permet de décider d’ arrêter de les harceler. Elle nous permet de dire à nos gènes : « Hé, les gars, accordons aussi une chance à ce type qui n’est pas comme nous – parce que, comme ça, il n’éprouvera pas le besoin de nous attaquer pendant notre sommeil. » S’assurer que sa propre famille est prospère est un avantage seulement si ceux qui ne le sont pas ne risquent pas de venir te faire du mal.
Matt commençait à s’enhardir un peu. Il approcha ses lèvres de celles de Caitlin et l’embrassa. Puis il dit :
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