Elle l’emmena s’asseoir sur un grand fauteuil à roulettes placé devant le bureau, sur lequel était posé un écran de vingt et un pouces avec une caméra sans fil dernier cri fixée en haut. C’était la même installation que celle utilisée lors de la première vidéoconférence interespèces, mais cette fois, Chobo n’allait pas parler à un autre singe : il allait s’adresser au monde entier.
Shoshana alla s’installer devant son ordinateur. Il était également équipé d’une webcam qu’elle alluma. Il était impossible de demander à Chobo de s’adresser simplement à la caméra : il n’en comprenait pas le rôle. Par contre, il parlerait à l’image de Shoshana affichée sur son écran, et cela devrait largement suffire – encore une fois, avec ses yeux sombres, personne ne saurait qu’il regardait une image de Sho plutôt que l’objectif de la caméra juste au-dessus. Shoshana fit le signe : OK, Chobo. Vas-y.
Le singe ne réagit pas immédiatement. Il rassemblait sans doute ses pensées. Il dit enfin : Chobo. Chobo bon singe.
D’un signe de tête, Shoshana l’encouragea à continuer.
Mère Chobo bonobo, fit-il. Et après une légère hésitation, Père Chobo chimpanzé.
Shoshana était censée regarder strictement sa caméra, pour assurer à Chobo un point de focalisation, mais elle ne put s’empêcher de se retourner vers le Dr Marcuse. Les sourcils de Silverback avaient grimpé presque jusqu’à la racine des cheveux… Quant à Dillon, dont la spécialité, après tout, était l’hybridation des primates, il était bouche bée. Ils n’avaient jamais discuté avec Chobo de son héritage mixte, pensant qu’il serait incapable de comprendre un tel concept.
Sho se tourna de nouveau vers son écran – qui affichait la vue enregistrée par la caméra placée devant Chobo. Celui-ci avait écarté les mains et les regardait tour à tour, comme s’il examinait les deux moitiés de lui-même. Chobo spécial, fit-il. Et alors, très doucement, très soigneusement, comme s’il comprenait l’importance de ces signes, il ajouta : Chobo choisir.
Shoshana sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine.
Chobo choisir de vivre ici, dit-il. Amis ici.
Il se leva de son fauteuil. Dillon se précipita pour détacher la webcam et suivre Chobo tandis que celui-ci s’approchait de Shoshana. Elle pivota dans son fauteuil pour lui faire face, et Chobo tendit un long bras velu et puissant pour lui passer la main derrière la tête…
Shoshana s’efforça de ne pas se raidir. C’est alors que Chobo, d’un geste plein de délicatesse et d’affection, tira doucement sur sa queue-de-cheval. Shoshana ouvrit les bras avec un large sourire et Chobo se blottit contre elle.
Elle fit pivoter le fauteuil d’un tour complet tandis que Dillon braquait la caméra sur Chobo. Chobo bon singe , fit de nouveau celui-ci en regardant Dillon, à présent. Et Chobo bon père. Il secoua la tête. Personne arrêter Chobo. Chobo choisir. Chobo choisir avoir bébé.
Le Dr Marcuse se tenait sur le côté, faisant sans doute exactement la même chose que Shoshana : imaginant ce que la séquence donnerait quand elle passerait sur YouTube. Il fit un large sourire et dit :
— La défense n’a rien à ajouter.
— Tu feras une mère formidable, plus tard, dit Matt sur le ton de la plaisanterie.
Ils étaient de nouveau dans le sous-sol chez Caitlin. Comme promis, Matt était passé chez elle après la fin des cours, et elle venait de l’aider à nettoyer après qu’il eut renversé son verre de Pepsi. Elle avait l’impression d’être assignée à résidence – même si c’était pour sa propre protection.
Elle sourit et reposa le torchon qu’elle était allée chercher, mais… Mieux valait régler cette question tout de suite.
— Je n’aurai jamais d’enfants, dit-elle en se rasseyant dans son fauteuil (et en maudissant une fois de plus ses parents de ne pas avoir installé un canapé dans cette pièce…)
— Oh ! fit Matt. Excuse-moi. Est-ce que… heu… c’est le même problème que ce qui t’a rendue aveugle ?
Elle fut très surprise – mais elle n’aurait pas dû l’être. Hormis les cas d’accident, la cécité chez des gens jeunes était généralement liée à d’autres problèmes. En fait, lorsqu’elle était à l’Institut texan, elle avait rencontré beaucoup d’autres élèves affligés de handicaps mentaux en plus de leur handicap visuel.
— Eh bien, dit-elle, pour commencer, ma cécité était causée par ce qu’on appelle le syndrome de Tomasevic, qui affecte uniquement la façon dont la rétine codifie les informations. Et ensuite, ce n’est pas que je ne peux pas avoir d’enfants, c’est que je n’en veux pas.
Une fois de plus, Caitlin aurait bien aimé avoir plus d’expérience pour déchiffrer les expressions du visage. Celle de Matt en était une qu’elle n’avait encore jamais vue : un côté de la bouche plissé vers le bas, l’autre vers le haut, et les sourcils froncés. Elle pouvait signifier n’importe quoi. Au bout d’un moment, Matt dit :
— Tu n’aimes pas les enfants ?
— Oh, si, dit-elle, je les aime. C’est juste que je ne pourrais pas en manger un tout entier.
Ah, mais cette expression-là, elle la connaissait : Matt était bouche bée…
— Non, je blague, fit-elle. J’adore les enfants. Quand j’étais à Austin, j’aidais Stacy à faire du baby-sitting.
— Mais tu n’en veux pas à toi, c’est ça ?
— C’est ça.
Et là, il haussa les sourcils.
— Pourquoi pas ?
— Je n’en ai jamais eu envie. Même toute petite, ça ne m’a jamais tentée.
— Tu ne jouais pas à la poupée ?
Caitlin avait encore cette poupée Barbie ridicule que sa cousine Megan lui avait offerte pour rire, celle qui disait : « Ah, les maths, qu’est-ce que c’est dur ! »
— Si, bien sûr. Mais ça n’est pas pour autant que je voulais être une maman.
Matt resta silencieux, et Caitlin commença à se sentir nerveuse. Bon sang, ça ne faisait que quelques jours qu’ils étaient ensemble – c’était quand même beaucoup trop tôt pour se soucier de ce genre de choses ! Mais si Matt trouvait ça rédhibitoire…
Elle s’efforça de prendre un ton posé, pour éviter toute polémique.
— J’ai déjà eu cette discussion avec Bashira, tu sais. Elle m’a dit : « Comment peux-tu ne pas vouloir d’enfants ? », et aussi « Tu ne crois pas que tu es un peu égoïste ? », et encore « Qui va s’occuper de toi quand tu seras vieille ? » Matt se cala dans son fauteuil.
— Et alors ?
— Eh bien, je ne veux pas d’enfants, c’est tout. Je ne sais pas pourquoi. Et non, je ne suis pas égoïste. (Elle réfléchit un instant.) Est-ce que tu as déjà lu des bouquins de Richard Dawkins ?
— J’ai lu Pour en finir avec Dieu .
— Oui, il n’est pas mal, celui-là. Mais son livre le plus célèbre est Le Gène égoïste. Et c’est ça, son argument : les gènes sont égoïstes, parce que tout ce qu’ils veulent, c’est se reproduire. C’est très égoïste de vouloir se reproduire, au sens propre du terme : on cherche à fabriquer des copies conformes de soi-même, ou du moins aussi fidèles que possible étant donné notre, hem, méthode de reproduction.
Matt détourna les yeux et fit simplement :
— Ah…
— Et pour ce qui est de « qui va s’occuper de moi quand je serai vieille », alors là, difficile d’imaginer plus égoïste que de vouloir un enfant uniquement pour qu’il fasse quelque chose pour vous. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas en avoir carrément un pour récupérer ses organes et pouvoir vivre plus longtemps ? Après tout, il y a de bonnes chances pour que les tissus soient compatibles.
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