Mais la plupart des messages provenaient cependant de gens qui voulaient sincèrement quelque chose :
Peux-tu me dire ce que mon patron pense de moi ? (Non, parce que cela constituerait une atteinte à sa vie privée.)
Pouvez-vous m’aider ? Je suis fleuriste, et ma page web est classée 1 034e sur Google, et encore plus bas sur Jagster. Ne pourriez-vous pas faire quelque chose pour qu’elle apparaisse au moins dans les dix premiers résultats ? (Non, mais voici quelques liens sur des ressources qui vous permettront d’améliorer votre classement dans les moteurs de recherche.)
Cela fait maintenant deux ans que j’essaie de trouver un appartement à loyer modéré dans l’Upper West Side. Pourrais-tu me communiquer les petites annonces juste un peu avant qu’elles ne paraissent ? Mon ex va me tuer si je ne me trouve pas un appart à moi. (Non, parce que cet avantage léserait quelqu’un d’autre. Beaucoup de gens sont dans votre situation. Mais je me ferai un plaisir de vous prévenir de la publication de chaque nouvelle annonce.)
Je n’en ai plus pour longtemps à vivre, et je ne voudrais pas laisser comme héritage toutes les méchancetés que j’ai pu écrire en ligne sur d’autres gens. Je suis sûr que vous êtes capable de les retrouver et de les effacer. (Fait.)
D’autres essayaient d’éliminer eux-mêmes leurs traces compromettantes. Je vis une personne, qui avait fréquemment posté sur un newsgroup consacré à la suprématie de la race blanche, effacer tous ses commentaires. Mais il ne pouvait rien faire pour les centaines de billets postés par d’autres et qui citaient ses propos, comme par exemple : Le 2 décembre, Aryanator a écrit…
On m’exhortait également à faire certaines choses : Maintenant que tu as éliminé les spams, si tu nettoyais aussi tout le porno ? (La pornographie légale ? Non, désolé. La pornographie pédophile ? J’y travaille.)
Si vous avez vraiment lu tout ce qui existe sur le Web, vous savez forcément que ces sites de médecine alternative sont de la fumisterie. Rendez un grand service à tout le monde en les supprimant. (Non, mais je vais contacter ceux qui les fréquentent, et je leur suggérerai des lectures complémentaires qu’ils pourraient trouver édifiantes.)
Est-ce que vous ne pourriez pas fournir un canal sécurisé aux blogueurs de la liberté, en Chine et ailleurs, pour qu’ils puissent s’exprimer ? (Je suis en train d’étudier la question.)
Brittany Connors ! Brittany Connors ! Brittany Connors ! Bon, il y en a déjà suffisamment comme ça à travers le Web ! Tu ne pourrais pas faire quelque chose pour empêcher les gens de continuer de poster sur elle ? (Ma foi, personne ne vous oblige à lire tout ça.)
Vous et moi, nous savons pertinemment que George W. Bush a été affreusement calomnié par les médias gauchistes élitistes. Ne pourriez-vous pas rectifier tout ce qui a été publié sur lui ? Nous avons droit à la vérité historique ! (Je ne vais pas modifier des textes existants sur tel ou tel sujet. Je n’ai pas l’intention de me transformer en Ministère de la Vérité. Mais sentez-vous libre de poster vos propres opinions, et de leur donner toute la diffusion que vous souhaitez.)
Bon, je veux bien croire que vous êtes une IA bienveillante – mais vous êtes d’accord avec moi qu’une IA malveillante pourrait émerger elle aussi, non ? Est-ce que vous surveillez ça ? Si j’étais vous, je garderais particulièrement un œil sur les start-up de la Silicon Valley et sur les gens du MIT. (Ah, oui, vraiment…)
Écoute, je ne demande pas grand-chose – juste que tu ajoutes un « Attention ! Spoiler ! » en tête des messages qui dévoilent tous les détails des séries télé et des scénarios de films qui vont sortir. (Je me refuse à modifier des textes – mais je suis bien d’accord avec vous : cette façon de procéder sans prévenir les gens est le comble de l’impolitesse !)
Le vendredi matin, Caitlin sauta à bas de son lit aussitôt réveillée – mais il était quand même déjà 9:18… Après tout, elle s’était couchée très tard, après la vidéoconférence avec le Dr Kuroda et toutes ses discussions avec Webmind, sans compter qu’elle avait essayé de suivre les infos et commentaires importants concernant son émergence.
En temps normal, elle aurait hésité entre le bonheur de rester blottie sous la couette et celui d’aller voir où en était Webmind, mais aujourd’hui, son programme était clair : bien sûr, maintenant que son œilPod était allumé, Webmind pouvait lui envoyer du texte directement sur sa rétine, mais elle n’avait pas encore expliqué la méthode à Matt… Elle alla donc directement à son ordinateur, en espérant qu’il lui avait déjà laissé un message.
Elle consulta rapidement la liste des expéditeurs : Bashira, Stacy, Anna Bloom, et même un message de Pâquerette, et…
Ah ! Voilà : un message envoyé par Matt vers une heure du matin. Elle le lut à l’aide de son afficheur braille, car c’était beaucoup plus facile pour elle que de lire à l’écran, et même plus rapide qu’avec JAWS. Et puis, il y avait quelque chose d’ intime à lire les messages comme ça. Elle avait entendu des gens débattre des mérites respectifs des livres imprimés et des ebooks, mais elle ne comprenait pas très bien ceux qui tenaient aux livres traditionnels : ils avaient besoin de sentir le contact du papier, disaient-ils, mais on ne pouvait pas sentir le texte lui-même. On se contentait de le regarder, exactement comme sur un écran. Le braille, lui, était tactile, sensuel – même quand il était restitué à l’aide de picots commandés électroniquement sur un gadget connecté à une prise USB – et c’était comme ça qu’elle voulait lire ce que Matt avait à lui dire.
Merci pour le dîner, commençait-il. Tes parents sont vraiment terribles.
Caitlin sourit. C’était effectivement une façon de dire les choses…
Le reste du message était poli, et même un peu distant.
Elle n’était pas très forte pour déchiffrer les expressions du visage – pas encore ! Mais pour ce qui était de lire entre les lignes – ou pour relier les points, comme elle s’amusait à le dire quand elle était à son école d’Austin –, elle était une vraie pro. Et là, il y avait quelque chose d’anormal . Matt ne pouvait quand même pas s’être ravisé à son sujet, sinon il lui aurait simplement écrit avant d’aller se coucher. Non, il lui était arrivé quelque chose – soit sur le chemin du retour, soit une fois rentré chez lui.
En ce moment, il devait être en classe de maths, et il y avait peu de chances qu’il consulte son BlackBerry avant la fin du cours, mais elle lui envoya quand même un petit e-mail rapide : Salut, Matt – j’espère que tout va bien ! Tu sais, je pense à toi. Ça va ?
Après s’être assurée qu’il n’y avait pas de problèmes du côté de Webmind, elle décida de consacrer un moment à cet article de Vernor Vinge dont Matt lui avait parlé. En fait, c’était le texte d’un exposé qu’il avait fait lors d’une conférence à la NASA. Vinge était apparemment professeur de « sciences mathématiques » à l’université d’État de San Diego – bon, en fait, professeur à la retraite, maintenant. L’article était fascinant, même s’il traitait de superintelligences créées par des programmeurs et non d’IAs qui auraient émergé spontanément. Mais un passage attira particulièrement l’attention de Caitlin :
I.J. Good avait quelque chose à dire sur ce sujet en proposant une sorte de « métarègle d’or » qu’on pourrait paraphraser en « Traitez vos inférieurs comme vous voudriez que vos supérieurs vous traitent. » C’est une idée merveilleusement paradoxale (et la plupart de mes amis ne veulent pas le croire) parce que le gain en terme de théorie des jeux est si difficile à formuler.
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