— Non, non. Mais mon père… ses frères… (Il ferma les yeux un instant.) Connaissez-vous le document qui a mis fin à la guerre ? La Déclaration de Potsdam ?
— Non.
— Elle a été signée par Harry Truman, Winston Churchill et Tchang Kaï-chek, et exigeait le désarmement militaire complet du Japon. Nous connaissons bien ce texte, ici, car nous l’étudions à l’école. Il disait que, si le Japon refusait de s’y plier, il subirait une « destruction rapide et totale ».
— Wouah , fit Caitlin.
— Oui, comme vous dites… Mais notre gouvernement a rejeté cet ultimatum… Et c’est quand votre peuple, vous les Américains, avez largué deux bombes atomiques sur notre pays que nous avons enfin réagi de la seule façon raisonnable. Nous avons capitulé, renoncé à la guerre, et nous avons dissous notre armée. Et pourtant, même après cela, il y en avait encore parmi nous pour vouloir poursuivre le conflit.
Il secoua la tête, comme incapable de croire que des gens aient pu vouloir continuer de se battre après ça. Puis il se rapprocha de la caméra, et Caitlin l’entendit taper sur son clavier. Au bout d’un moment, il reprit :
— Je vous ai envoyé un lien sur la Déclaration de Potsdam. Jetez un coup d’œil à l’Article 3.
Caitlin bascula sur sa fenêtre de messagerie et cliqua sur le lien. Elle s’efforça de déchiffrer le texte en alphabet latin.
— Le résultat… du… de la…
— Excusez-moi, dit Kuroda. (Il se pencha en avant et actionna sa souris, puis il respira profondément comme pour se préparer à une épreuve. Il se mit à lire à voix haute :) « Le résultat de la résistance insensée et vaine du peuple allemand contre la puissance des peuples libres du monde entier se dresse avec une clarté effrayante comme un exemple pour le peuple japonais. La puissance qui converge maintenant vers le Japon est incommensurablement plus grande que celle qui, appliquée à la résistance des nazis, a conduit à la dévastation de leurs terres, de leur industrie, et du mode de vie du peuple allemand tout entier. »
Il s’interrompit un instant pour avaler sa salive, puis il poursuivit :
— « Le déploiement de notre puissance militaire, renforcé par notre détermination, entraînera inévitablement la destruction totale des forces armées japonaises, et tout aussi inévitablement la dévastation du territoire japonais. »
Caitlin suivait le texte à l’écran. Le Dr Kuroda s’arrêta à la fin de l’Article 3, mais elle vit quelque chose au début de l’Article 4 qui attira son attention. C’était sans doute le terme « calculs » – elle commençait à savoir reconnaître des mots d’un seul coup d’œil ! Elle lut lentement et à voix basse, pour elle-même :
Le moment est venu pour le Japon de décider s’il souhaite continuer à se laisser conduire par ces conseillers militaires dont les calculs inintelligents ont mené l’empire japonais au seuil de l’annihilation, ou bien s’il veut s’engager dans la voie de la raison.
Caitlin repensa à ce qu’elle avait appris sur la théorie des jeux, où tout reposait sur l’hypothèse que les adversaires étaient effectivement raisonnables et capables de calculer les conséquences probables de leurs décisions. Mais s’ils ne l’étaient pas, raisonnables ? Si, comme l’avait dit le Dr Kuroda, ils étaient fous ?
— Et voilà pourquoi, reprit le Dr Kuroda, nous n’avons plus d’armée du tout. En 1947, nous avons adopté une nouvelle Constitution, que nous appelons Heiwa-Kenpo, la « Constitution pacifiste ». Et elle déclare…
Encore un bruit de touches, un lien, et un nouveau texte s’afficha sous les yeux de Caitlin.
— L’Article 9, dit Kuroda, le plus célèbre de tous : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »
— Mais alors, qu’est-ce que vous ferez si un autre pays – je ne sais pas, moi, la Corée du Nord, par exemple – attaque le Japon ?
— Eh bien, en fait, d’après les accords conclus avec votre pays, les Américains sont censés venir à notre secours. Mais nous avons quand même le droit de maintenir des forces pour assurer notre défense. C’est ainsi que nous avons le Rikujo Jieitai – les forces de défense terrestres japonaises – et les équivalents maritimes et aériens.
— Ah, bon, fit Caitlin, vous avez donc quand même une armée ! C’est juste une question de sémantique.
— Non, non ! dit Kuroda avec insistance. Ce sont des forces de défense . Elles ne possèdent aucun armement offensif, aucune arme nucléaire. Et ce sont des organisations civiles, ce qui signifie qu’il n’y a pas de cour martiale ni de loi militaire. Si l’une d’elles commet des actes répréhensibles, cela donne lieu à un procès public, comme pour n’importe quelle affaire judiciaire. Et aux yeux des Japonais, l’activité principale de ces forces de défense tourne autour de la protection civile : l’aide à la lutte contre les incendies, les sauvetages, le soutien en cas de tremblement de terre, la recherche des personnes disparues, le renforcement des digues en cas d’inondation… Vous étiez encore très jeune quand l’ouragan Katrina a frappé La Nouvelle-Orléans, mais croyez-moi, si cela s’était passé au Japon, les secours auraient été autrement plus efficaces.
— Hmm… fit Caitlin. Bon, tout ça paraît formidable – « renoncer à la guerre en tant que droit souverain de la nation » – mais vous n’y êtes pas exactement parvenus de votre plein gré.
— Non, vous avez raison, et c’est en fait le général Mac Arthur qui nous l’a imposé. Mais quand George W. Bush était au pouvoir, il a fait pression sur nous – ou du moins, ses collaborateurs – pour que nous amendions l’Article 9 : son administration voulait que nous ayons de nouveau une véritable armée, pour nous joindre aux Américains dans leurs conflits. Et vous savez quoi ? Pendant le deuxième mandat de Bush, quatre-vingt-deux pour cent des Japonais ont exprimé leur désir de ne pas changer une ligne à cet Article 9. Il y a encore soixante-dix ans, nous n’aurions peut-être pas opté volontairement pour la paix, mais aujourd’hui, c’est bel et bien le cas.
* * *
Je continuais de recevoir une avalanche d’e-mails. Bien sûr, un bon nombre d’entre eux étaient dépourvus de sincérité, beaucoup n’étaient que des plaisanteries, et certains étaient tout simplement incompréhensibles.
Dans les premières heures, beaucoup de questions évidentes avaient été posées. D’un autre côté, de nouvelles idées venaient à l’esprit des gens à mesure qu’ils découvraient la gamme de choses dont j’étais capable. C’est ainsi qu’un nouveau sport avait été inventé : « Coller Webmind », qui consistait à me poser des questions très difficiles, mais tout comme cette histoire de récursivité – « Je sais que vous savez que je sais » –, ces questions devinrent rapidement tellement complexes et imbriquées qu’aucun être humain n’aurait pu dire si la réponse que je donnais était correcte.
Il y avait aussi ceux qui cherchaient à me paralyser. Le premier jour, 714 personnes me demandèrent de calculer toutes les décimales de Π jusqu’à la dernière… et 37 m’envoyèrent des variantes du célèbre : « Tout ce que je vous dis est un mensonge »…
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