Il poursuivit :
— Les ordinateurs plus modernes sont équipés de processeurs multicœur ou de multiprocesseurs qui peuvent, de façon très limitée, effectuer plus d’une tâche à la fois… à condition que les programmes aient été écrits pour tirer parti de cet avantage, ce qui n’est pas souvent le cas. Mais les ordinateurs sont bêtes comme leurs pieds, si j’ose dire : ils ne pensent pas, et ils ne sont pas conscients. Et la conscience, voyez-vous – et je le dis délibérément : voyez-vous – est incompatible avec le multitâche.
La mère de Caitlin alla s’asseoir dans le fauteuil.
— Comment cela ? demanda-t-elle.
— Je consacre mes recherches à la vision, dit Kuroda, et mon opinion sur ce sujet est donc peut-être un peu biaisée. (Son ton changea alors, comme s’il marchait soudain sur des œufs.) Je sais que vous êtes américaines, et que, hem… que vous êtes originaires du Sud des États-Unis, c’est bien cela ?
Caitlin s’arrêta de taper, juste le temps de dire :
— Touche pas au Texas, étranger…
— Heu, croyez-vous… croyez-vous à la théorie de l’évolution ?
Sa mère et elle éclatèrent de rire.
— Oui, bien sûr, dit sa mère. Kuroda parut soulagé.
— Bien, très bien, je… Veuillez me pardonner. J’ai bien conscience qu’ici, au Japon, nous nous faisons peut-être une idée fausse de l’Amérique. Vous savez donc que nous avons évolué à partir des poissons ?
— Oui, fit Caitlin avant de se remettre à taper de plus belle.
— Eh bien, dit Kuroda, considérons ce poisson ancestral : il possédait deux yeux, un de chaque côté de la tête. Il avait donc deux champs de vision distincts – qui ne se chevauchaient pas du tout. Il avait simultanément deux perspectives différentes sur le monde qui l’entourait, vous êtes d’accord ?
— Oui, fit la mère de Caitlin.
— À un moment donné, poursuivit Kuroda, l’évolution a décidé qu’il était préférable de faire se chevaucher ces deux champs de vision, car cela permettait de percevoir la profondeur. Avant cela, notre ancêtre poisson était bien obligé de supposer que, lorsque deux autres poissons apparaissaient devant lui, le plus gros des deux devait être le plus proche. Mais en fait, le plus gros était peut-être effectivement plus gros , mais aussi plus loin. Le plus petit pouvait être plus près, et s’apprêter à l’avaler tout cru. Quand ce poisson a évolué en une sorte de reptile pseudomammifère, il possédait ce mode de chevauchement lui permettant de percevoir la profondeur de champ. Et même si cela entraînait un certain rétrécissement de l’angle de vision, les avantages contrebalançaient nettement cet inconvénient.
— Attendez une seconde, dit Caitlin. Je transcris ce que vous dites pour Webmind… voilà, merci, c’est bon.
— L’apparition de cette vision stéréoscopique, reprit Kuroda, entraîna la naissance du concept de regarder ceci plutôt que cela , de pouvoir promener son regard et concentrer son attention. Les termes que nous utilisons pour décrire la conscience proviennent directement de cette aptitude : attention, perspective, point de vue, concentration.
Caitlin s’arrêta un instant de taper pour repenser à ce livre qu’elle avait récemment lu sur les conseils du père de Bashira : La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, de Julian Jaynes. Ce n’était pas exactement la même argumentation, mais cela menait à la même conclusion : tant que toute la pensée n’était pas totalement intégrée – tant qu’il y avait plus d’un point de vue – la véritable conscience ne pouvait pas exister.
Kuroda avait sans doute eu la même idée, car il ajouta :
— En fait, bien que notre cerveau comporte deux hémisphères, ceux-ci font tout ce qu’ils peuvent pour condenser nos pensées sous une seule perspective. Vous savez ce qu’on dit : l’hémisphère gauche est le siège de la pensée analytique, logique, tandis que le droit traite des aspects artistiques et émotionnels, n’est-ce pas ?
« Oui » et « D’accord », dirent simultanément Caitlin et sa mère.
— Pardonnez-moi, mademoiselle Caitlin, je sais que vous ne voyez que d’un œil, mais vous, Barbara, si vous lisiez un texte seulement avec l’œil gauche, ne devriez-vous pas avoir une réaction analytique, tandis qu’avec uniquement l’œil droit, vous vous attendriez à ce qu’elle soit plus émotive ? Ne faudrait-il pas donner à nos étudiants un bandeau de pirate, pour qu’ils se cachent l’œil gauche ou l’œil droit selon qu’ils lisent un roman ou un ouvrage de physique ?
Caitlin réfléchit un instant. Elle avait demandé à Kuroda pourquoi il avait choisi de lui installer son implant derrière la rétine de l’œil gauche plutôt que celle du droit. Il avait plaisanté en répondant que c’était l’œil gauche de Steve Austin qui avait été remplacé par une prothèse bionique… Elle avait été obligée de recourir à Google pour comprendre à quoi il faisait allusion.
— Mais nous ne le faisons pas, poursuivit Kuroda. Nous ne donnons pas de bandeau à nos étudiants parce que notre cerveau réagit exactement de la même façon quel que soit l’œil dont nous nous servons. En réalité, notre nerf optique gauche n’alimente pas seulement l’hémisphère gauche, et il en va de même pour l’œil droit avec l’hémisphère droit. Chaque nerf optique se divise en deux au centre du cerveau, dans le chiasme optique, et c’est ce qu’on appelle une décussation partielle. La moitié du signal reçu par l’œil gauche va dans l’hémisphère gauche tandis que l’autre moitié est transmise à l’hémisphère droit. C’est un câblage terriblement complexe, et l’évolution ne fait pas des choses complexes si elles ne procurent pas un avantage pour la survie.
Il s’arrêta un instant, comme s’il attendait que Caitlin ou sa mère lui demandent de quel avantage il pouvait bien s’agir. Finalement, il reprit d’un ton triomphant :
— Et cet avantage doit certainement être la conscience, l’unification de l’alimentation sensorielle afin de produire une seule perspective, un point de vue unique.
— Mais je suis aveugle de naissance, protesta Caitlin en laissant ses doigts se reposer un instant. Et j’ai été consciente toute ma vie sans avoir besoin de répartir ma vision entre mes deux hémisphères.
— C’est vrai, mais votre cerveau a néanmoins été câblé pour cela. Souvenez-vous, j’ai examiné vos IRM – vous avez un cerveau parfaitement normal. Votre seul problème se situait au niveau de la rétine. Quoi qu’il en soit, poursuivit-il (et Caitlin se remit au travail), l’évolution a fait en sorte que nous n’ayons qu’une seule perspective, un seul point de vue. Un oiseau ne peut pas voler à gauche et à droite en même temps. Une personne ne peut pas penser à deux choses à la fois. La conscience est singulière. C’est cogito ergo sum, « je pense, donc je suis », et non cogitamus ergo sumus – ce n’est pas « nous pensons, donc nous sommes ». Même dans le cas d’un corpus callusum sectionné, le cerveau conserve cette perspective unique. Encore une fois, l’évolution a fait en sorte que notre conscience unitaire puisse survivre à un événement aussi dramatique que la coupure du canal de communication principal entre les hémisphères.
La mère de Caitlin le regarda sans rien dire. Le Dr Kuroda reprit :
— Et cette perspective directionnelle ne fait pas que donner naissance à notre conscience. Elle nous permet également de percevoir que d’autres en ont également une. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’esprit : le fait de reconnaître que les autres peuvent avoir des croyances, des désirs et des intentions qui leur sont propres, et qui peuvent être différentes des nôtres. Et là encore, cela vient du fait qu’on a un point de vue unique.
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