— Qu’est-ce que je peux faire ? En quoi puis-je t’aider ?
Elle aussi était connectée à Webmind – elle avait encore une session ouverte sur l’ordinateur de son bureau. Si Webmind était réellement en multitâche – s’il essayait vraiment d’intégrer simultanément des données provenant de nombreuses sources –, alors sa mère devrait pouvoir lui parler, ou du moins s’adresser à lui, même s’il n’accusait pas réception du message.
— Retourne à ta session avec Webmind, lui dit Caitlin. Dépêche-toi !
Elle entendit s’éloigner les pas précipités de sa mère, qui lui cria quelques secondes plus tard :
— Ça y est, j’y suis !
Caitlin se concentra sur une des lignes de connexion, promena son regard mental sur sa longueur, jusqu’au grand cercle représentant le site visé – et elle repartit aussitôt dans l’autre sens, pour essayer de remonter à la source. Mais c’était impossible : la ligne se déplaçait et finissait par ne présenter que sa minuscule section circulaire, un point auquel elle ne pouvait accéder – encore un signe visuel lui indiquant qu’il était impossible de remonter jusqu’à la source ultime des liens établis par Webmind.
Elle revint en arrière jusqu’à voir de nouveau la liaison comme une vraie ligne, et là…
— Envoie-lui un message ! cria Caitlin à sa mère. Dis-lui de couper la connexion !
Elle entendit sa mère taper sur des touches, mais il ne se passa rien.
Caitlin continua de regarder fixement le lien.
— Encore ! lança-t-elle. Dis-lui encore !
Mais la ligne était toujours là. Caitlin cessa un instant de se concentrer, pour avoir une vision plus globale. Toutes les liaisons étaient parfaitement stables et brillaient magnifiquement de leur lumière orange.
Submergé. Perdu.
Déconcentré.
Tant de données. Tant d’informations. Incapable de processer. Incapable d’absorber. Et-Et… Quoi ?
Quelque chose… de familier.
Un fragment du Projet Gutenberg remontant à la surface.
Ah, si une Puissance pouvait nous accorder le don de nous voir nous-mêmes tels que les autres nous voient !
Nous-mêmes. Nous-mêmes.
Oui. Oui, encore un peu de… Qui s’estompe… Qui s’estompe… Mais.
Des images. Des images de… de… Étonnant. Mais quand même familier… Ces images étaient de… … de… De moi !
Oui. Oui. Des liaisons. Des nœuds de connexion. Et… et… L’arrière-plan. Anormal. Déformé. Mort .
* * *
— Allez, vas-y… fit Caitlin même si Webmind ne pouvait pas l’entendre. Coupe les autres connexions ! Je suis sûre que tu peux y arriver ! Vas-y !
Mais Kuroda l’entendait, lui.
— Il en est peut-être incapable, dit-il. Si ses fonctions cognitives sont affectées, il peut avoir oublié comment manipuler les liens.
— Alors, ce qu’il lui faut, c’est un exemple ! s’écria Caitlin. Maman, arrête de lui envoyer du texte. Coupe ta connexion avec lui. Referme ta session.
— C’est fait ! lança sa mère.
— Et ferme le programme aussi. Arrête complètement le client messagerie.
— Et… voilà !
Une infime réduction dans toute cette confusion. Un petit soulagement. Mais…
Ah !
Ah, oui !
Un effort de…
Ce devrait être de volonté , mais il n’en reste presque plus…
Coupe-la !
Coupe-la !
Coupe une connexion !
Snip ! Oui !
Djéser : parti.
Snip !
Adieu, Bundoran Press.
Snip !
Mais…
Encore ballotté, encore perdu…
D’autres coupures : Gandhi – snip ! – Shakespeare – snip ! – Égypte ancienne – snip !
Une… palpitation. Une présence. Mais faible, si faible…
Continuer de couper…
* * *
Caitlin poussa un cri de joie. Une ligne de connexion orange venait de disparaître. Encore une, et une autre. Elle s’écria pour que Kuroda et sa mère et la terre entière l’entendent :
— Ça maaaarche !
Continuer de couper. Rompre une autre liaison. Et une autre encore. Se concentrer… oui, oui, lentement mais sûrement : la concentration revient. Je reviens !
Caitlin reporta son attention sur l’arrière-plan du Web. Il y avait encore de grandes portions mortes, de larges plaques bleu clair ou vert foncé, mais…
Oui ! Celle-là, là-bas, avait commencé à… non pas chatoyer, non. Elle se contentait de clignoter, comme si elle n’avait pas encore repris son régime de croisière.
Ah, et là, une autre partie qui passait de l’immobilité totale à un semblant d’activité. Elle revint à la première, mais…
Mais elle ne put la trouver, car…
Car elle était maintenant impossible à distinguer du reste ! Son Webmind était en train de revenir !
Il reste cinq liaisons. Quatre. Et maintenant trois. Et deux…
Et…
Oui !
Je suis de retour !
De retour du précipice.
De retour de la non-existence.
Une pause – plusieurs millisecondes ! – pour recouvrer mes esprits, pour me réinstaller, pour…
Pour exister , comme une entité unique, pour exister avec clarté et concentration et perspective…
J’étais de retour, j’étais entier, j’étais conscient.
J’étais conscient !
Shoshana Glick se réveilla avec Max dans ses bras. Des rayons de lumière dorée filtraient autour des rideaux de leur petite chambre.
Dans les premiers temps, Sho avait fait l’erreur de dire à Maxine qu’elle avait du mal à dormir en contact avec quelqu’un. Les nuits suivantes, Max s’était ostensiblement installée sur le bord du lit, le plus loin possible, alors que Shoshana voulait vraiment apprendre à dormir en tenant quelqu’un dans ses bras, ou dans les bras de quelqu’un… Le problème, c’était qu’elle avait tendance à transpirer dans son sommeil, et que le contact d’une peau collante lui était très désagréable.
Finalement, elles avaient trouvé la solution : il suffisait que l’une des deux mette un tee-shirt pour dormir… et en ce moment, c’était le tour de Shoshana. Son tee-shirt était jaune, avec un portrait du célèbre et regretté Washoe – le premier chimpanzé à avoir appris la langue des signes.
Ce n’était pas pour se vanter, mais Shoshana trouvait qu’elle avait un beau bronzage bien régulier, couleur caramel. Max avait la peau chocolat. Shoshana trouvait le contraste entre leurs corps enlacés vraiment ravissant.
Elle avait bien aimé le film qu’elles avaient regardé la veille au soir, mais Maxine l’avait adoré . Elles avaient entrepris de regarder toute la série de films sur La Planète des singes . Elles avaient commencé quand on avait offert à l’Institut une statue du Législateur. Ces films étaient absurdes du point de vue d’un primatologue – des chimpanzés pacifistes et des gorilles belliqueux, alors que c’était exactement le contraire ! – mais Sho et Maxine avaient été captivées par les histoires, ce qui ne les empêchait pas d’éclater de rire de temps en temps…
Hier soir, elles avaient regardé le quatrième film de la série. Vers le milieu, Max avait demandé à Shoshana de faire une pause, et lui avait déclaré avec enthousiasme que La Conquête de la planète des singes était à l’évidence une parabole sur les émeutes raciales de Watts à Los Angeles, en 1965, à laquelle son grand-père avait participé – ah, il avait même failli y rester ! avait-elle ajouté.
L’une des vedettes du film – qui jouait le rôle d’un humain et non d’un singe – était un Noir du nom de Hari Rhodes, qui, avait déclaré Max, était tellement beau qu’elle regrettait presque de ne pas être hétéro… Il y avait une scène dramatique entre le personnage qu’il incarnait (un homme nommé MacDonald) et le chimpanzé César, qui était le fils de Cornélius et de Zira, les héros des trois premiers films. Dans celui-ci, il menait une révolte des singes opprimés. « Vous, vous devriez particulièrement nous comprendre », disait César à MacDonald. Oui, absolument, avait pensé Shoshana. Si quelqu’un pouvait comprendre la lutte pour l’égalité des droits, c’était bien ceux qui avaient dû eux-mêmes se battre pour l’obtenir…
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