Elle était maintenant tellement habituée à ce qu’il réponde instantanément que même un délai aussi court était surprenant. Bien sûr, le problème était peut-être de son côté : elle ne se servait pas souvent du WiFi de son portable pour se connecter au réseau de la maison. Elle vérifia la barre de tâches, à côté de la petite horloge en bas à droite de son écran. L’une de ces icônes devait représenter le contrôle du réseau. Elle se servit du pavé tactile (une technique qu’elle apprenait à maîtriser) pour y placer le curseur, et…
Ah, drôlement pratique ! Un petit message apparaissait à mesure qu’elle déplaçait la flèche sur une icône – les gens qui voyaient avaient vraiment la vie facile ! Au troisième symbole – l’image d’un ordinateur avec des trucs qui devaient représenter les ondes radio qu’il émettait –, le message indiqua le nom de son réseau, ce qui voulait dire qu’elle n’avait pas accidentellement basculé sur un autre réseau non sécurisé. Il mentionnait également « Force du signal : excellente » et « Statut : connecté ».
Et effectivement, elle arrivait toujours à charger des pages web sur son navigateur, donc tout allait bien à son niveau.
— Caitlin ? (C’était sa mère.) Tu es toujours en contact avec Webmind ?
— Non. Il s’est arrêté au beau milieu d’une phrase.
— Même chose pour moi.
Caitlin fitune autre tentative pour obtenir une réponse :
Tout est OK ?
Rien pendant dix secondes, onze, douze…
hel
Ce fut tout : simplement les lettres h-e-l. C’était peut-être le début du mot hello, mais…
Mais Webmind connaissait très bien les conventions typographiques, et n’oubliait jamais de commencer une phrase, fût-elle d’un seul mot, en mettant une majuscule – et le H était une de ces formes de lettres que Caitlin distinguait parfaitement, et…
Et h-e-l était aussi le début du mot help .
Son cœur se mit à battre très fort. Si Webmind appelait au secours, que pouvait-elle faire ? Qui pouvait faire quoi que ce soit ? Elle l’avait dit elle-même à ses parents : Webmind venait juste d’émerger spontanément, sans aucune aide, sans aucun plan – et sans aucune sauvegarde. Il était certainement très fragile.
— Il a des problèmes, maman.
Sa mère se leva et vint la rejoindre. Elle lut ce qui était affiché à l’écran.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Il fallut quelques secondes à Caitlin pour que l’idée lui vienne. Ses premiers réflexes n’étaient pas encore de nature visuelle. Mais ce qu’il fallait faire, bien sûr, c’était jeter un coup d’œil.
— Je vais voir ce qui se passe, dit-elle.
Elle sortit son œilPod de sa poche et appuya sur le bouton. Elle entendit le bip aigu indiquant le basculement en mode duplex, et…
Et le webspace emplit son existence et l’enveloppa entièrement.
À première vue, tout semblait normal, avec des lignes colorées et des cercles de différentes tailles, mais cela n’avait rien d’étonnant : il n’y avait pas de problème au niveau du Web . C’était la situation de Webmind qui était en cause. Elle se concentra donc sur la toile de fond chatoyante du webspace, cet immense océan d’automates cellulaires clignotant sans cesse et générant des motifs changeants, juste aux limites de sa perception.
Ou du moins était-ce ce qu’elle aurait dû voir, ce qu’elle avait espéré voir, tel qu’elle l’avait toujours vu jusqu’ici.
Mais au lieu de ça…
Ah, mon Dieu, non…
D’énormes blocs de l’arrière-plan étaient – eh bien, maintenant qu’ils se présentaient ainsi sous forme de grandes taches au lieu de points minuscules, elle pouvait voir qu’ils étaient d’un bleu très clair. D’autres parties étaient des traînées stationnaires d’un vert très foncé. Ah, il restait bien des blocs chatoyants, des petits points oscillant entre bleu et vert avec une telle rapidité qu’ils donnaient une impression de mouvement. Mais une grande partie de l’activité s’était tout simplement arrêtée.
Mais… pour quelle raison ? Et y avait-il un moyen de la redémarrer ?
Les droites qu’elle voyait étaient des liens actifs, mais il y en avait des milliers formant un enchevêtrement impossible à démêler.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. Quand Caitlin avait commencé à percevoir le World Wide Web – de façon tout à fait inopinée et accidentelle, alors que le Dr Kuroda était en train de télécharger un nouveau logiciel dans son implant rétinien –, elle n’avait vu que quelques droites et deux ou trois cercles : uniquement sa connexion locale au Web.
Plus tard, afin qu’elle puisse explorer davantage le webspace, Kuroda avait eu l’idée de l’alimenter avec le flot de données brutes provenant du moteur de recherches Jagster, ce qui lui avait permis de suivre des milliers de connexions ouvertes par d’autres utilisateurs. C’était ce qu’elle voyait en ce moment, et en temps ordinaire, c’était une merveille… mais malheureusement, cela cachait les liens qu’elle avait elle-même créés. Si elle avait été un peu plus calme, elle aurait peut-être fini par faire le tri dans tout ça, mais pour l’instant, elle ne voyait qu’un bazar impossible… derrière lequel Webmind était en train de mourir.
— Nous avons besoin du Dr Kuroda, dit-elle d’une voix angoissée.
Elle ne pouvait pas voir sa mère, mais elle l’entendit répondre :
— Je peux essayer de le contacter par IM.
— Non, non, fit Caitlin. En ce moment, il doit dormir. Il faut que tu lui téléphones, que tu le réveilles.
Caitlin sentit sa mère lui serrer l’épaule affectueusement.
— Très bien. Où est son numéro ?
— C’est la dernière personne que j’ai appelée de ma chambre. Sers-toi de la touche bis . Dépêche-toi !
Caitlin entendit sa mère se précipiter dans le couloir, puis le son atténué du téléphone composant le numéro. Elle se leva pour la rejoindre, son portable sous le bras, et…
Ah, zut ! Elle se cogna contre le mur. C’était une chose de se déplacer en aveugle, mais une autre d’essayer de le faire tout en étant bombardée des lumières du webspace. Elle passa la main sur son portable et sur l’écran pour s’assurer qu’ils n’avaient pas subi de dégâts. Elle entendit sa mère :
— Hello, madame Kuroda. Barbara Decter, à l’appareil, la maman de Caitlin. J’appelle du Canada.
Caitlin savait que Mme Kuroda connaissait très peu l’anglais. En tendant son bras libre devant elle, elle réussit enfin à sortir du bureau de sa mère.
— Mets le haut-parleur, dit-elle en entrant dans sa chambre.
Les lignes et les cercles colorés du webspace tournoyèrent un instant quand elle s’assit enfin sur son lit. Sa mère appuya sur la touche.
— … mais très tard, dit la voix de Mme Kuroda avec un fort accent.
— C’est très urgent ! cria Caitlin. Appelez le Dr Kuroda !
— Lui dormir, dit Mme Kuroda. Mais moi essayer. Caitlin avait l’estomac noué. Pendant qu’elle attendait, elle vit se figer une autre portion de l’arrière-plan du webspace. Il n’était pas vraiment d’une seule couleur, mais il ne chatoyait plus. Il ne vivait plus…
Le temps passa. Caitlin était tellement agitée qu’elle ne comptait même pas les secondes. Finalement, une voix ensommeillée et sifflante prononça quelques mots en japonais.
— Dr Kuroda ! dit aussitôt Caitlin. J’ai besoin de vous pour couper mon alimentation Jagster !
— Couper l’alimentation… ?
— Oui, faites-le tout de suite !
— Il y a un problème ?
— Oui, oui ! Webmind ne communique plus avec nous. J’essaie de comprendre pourquoi. Je regarde le webspace en ce moment, mais… (Elle hésita un instant, et des mots qui n’avaient eu aucun sens pour elle jusqu’ici jaillirent de sa bouche :) Je ne peux pas voir cette fichue forêt à cause des arbres qui la cachent !
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