Je songeai vaguement à ce que pourrait être la vie avec Sean, s’il faisait enfin attention à moi après sa guérison.
Rien d’autre à faire. Rien à penser. Les lumières du réfectoire s’éteignirent. La musique cessa.
Je m’endormis par terre, pelotonnée comme un petit chien dans le dos de Felicia.
Quelqu’un me toucha l’épaule. J’ouvris les yeux. J’avais le sommeil léger. Charles était penché sur moi. Son visage était encore plus maigre et plus vieux que précédemment, mais son sourire était le même. Trop calme, peut-être, comme celui d’un jeune bouddha. Ses joues avaient rosi comme s’il les avait badigeonnées avec un mauvais fond de teint. C’était un cas léger de rose du vide. La plupart des étudiants autour de nous dormaient encore.
— Ça va ? me demanda-t-il.
Je m’assis sur ma natte et regardai autour de moi. Il n’y avait pas beaucoup de lumière, mais il était évident que les gardes étaient partis.
— Un peu fatiguée, répondis-je.
Je déglutis avec peine. J’avais la gorge sèche et mes plaques ulcérées me démangeaient furieusement.
— Avons-nous à boire et à manger ? demandai-je.
— Je ne pense pas qu’ils nous donneront quoi que ce soit si nous n’allons pas réclamer.
Je me mis debout et m’étirai.
— Et toi, ça va ? lui demandai-je, plissant les yeux et portant une main à sa joue.
— Mon masque fuyait. Mais je n’ai rien. Les yeux ne sont pas atteints. Tu as l’air en forme, me dit-il.
— Un vrai sac à merde, oui. Où sont les gardes ?
— Probablement en train d’essayer de filer d’ici par n’importe quel moyen.
— Pourquoi ça ?
Il écarta les bras.
— J’en sais rien. Ils ont disparu il y a une heure environ.
Oliver Peskin et Diane nous rejoignirent. Nous tînmes conférence à voix basse, accroupis au milieu du réfectoire. Felicia se retourna sur sa natte et donna un coup de coude à Chao dans les côtes.
— Qu’est-il arrivé à Sean ? demanda Diane à Charles.
— Il posait une charge lorsqu’elle a explosé. Ils disent qu’il a voulu se suicider.
— Ça ne lui ressemble pas, dit Felicia, les traits tordus de dégoût.
— Gretyl a bien retiré son masque, murmurai-je.
— Dément, fit Charles.
— Elle avait ses raisons, intervint Chao.
— N’importe comment, déclara Diane, nous avons besoin de nouveaux chefs.
— Nous n’allons pas rester longtemps ici, fit Oliver.
— Il a raison, dit Charles. Il n’y a plus de gardes. Quelque chose a changé.
— Nous devons nous serrer les coudes, insista Diane.
— Si quelque chose a changé, c’est nécessairement en notre faveur, estima Oliver. Ça ne peut pas être pire pour nous, de toute manière.
— Il nous faut quand même des chefs, murmurai-je. Nous devrions réveiller tout le monde pour voir ce que les autres en pensent en tant que groupe.
— Supposons que nous ayons gagné, dit Felicia. Que faisons-nous ?
— D’abord, trouver ce que nous avons gagné, et pourquoi, lui dit Charles.
Nous explorâmes les galeries qui partaient du réfectoire. Les anciens dortoirs étaient tous vides. Nous rencontrâmes quelques arbeiters vaquant à leur travail de maintenance, mais pas d’humains. Au bout d’une heure, nous commençâmes à nous inquiéter. La situation était bizarre.
Nous nous répartîmes en groupes pour explorer systématiquement les niveaux supérieurs de l’université, en communiquant par liaisons locales. Charles choisit de venir avec moi. Nous prîmes les galeries du nord, plus proches des puits de sortie de secours et loin des locaux administratifs. Elles étaient mal éclairées, mais à bonne température. L’air sentait le renfermé. Il était cependant respirable. Nos pas résonnaient lourdement dans les couloirs déserts. L’université semblait privée de courant pour cas de force majeure.
Charles marchait à deux pas devant moi. Je l’observais attentivement, en me demandant pourquoi il se montrait si amical à mon égard alors que je l’encourageais très peu.
Nous ne parlions pas beaucoup, uniquement lorsque c’était nécessaire. Nous nous séparâmes à un moment, chacun explorant une galerie, communiquant par sifflets, nous saluant courtoisement lorsque nous nous rejoignîmes pour continuer ensemble. Graduellement, nous reprîmes la direction du sud, espérant rencontrer d’autres étudiants.
Nous nous engageâmes dans un couloir sombre qui reliait le secteur des anciens dortoirs aux tunnels plus récents de l’UMS. Nous aperçûmes une lumière devant nous. Elle se rapprocha. Une femme en combinaison étanche trop grande pour elle nous aveugla du rayon de sa torche.
— Vous faites partie du personnel de l’université ? demanda-t-elle.
— Sûrement pas, répliqua Charles. Qui êtes-vous ?
— Je suis avocate. Excusez ma tenue. C’est tout ce que j’ai pu voler. Ma navette s’est posée il y a une demi-heure malgré la tempête de poussière, durant une accalmie. Nous avons trouvé ces combinaisons abandonnées près des sas. On nous a dit qu’il n’y avait pas d’air dans ces galeries.
— Qui vous a dit ça ?
— Le dernier qui est sorti. Il était drôlement pressé. Vous n’avez rien ?
— Tout va bien, répondis-je. Où sont les autres ?
Elle souleva sa visière et souffla bruyamment.
— Excusez-moi. Je ne supporte pas ce sable. L’université a été évacuée il y a sept heures. Alerte à la bombe. Ils ont dit qu’une bande de rétros avaient vidé l’air et dissimulé des explosifs dans les locaux administratifs. Tout le monde a été évacué par des véhicules de surface. Ils ont rejoint une ligne ferroviaire intacte.
— Vous êtes courageuse d’avoir fait tout ce chemin, lui dit Charles. Vous n’avez pas cru à cette histoire de bombe, n’est-ce pas ?
L’avocate ôta complètement son casque et nous adressa un sourire sardonique.
— Pas trop, en effet. Ils ne nous ont pas dit qu’il y avait encore du monde ici. Ils n’ont pas l’air de beaucoup vous aimer. Combien êtes-vous ?
— Quatre-vingt-dix.
— Ils ont vidé les journalistes avant de faire évacuer les lieux. Je vous ai vus dans les LitVids. La conférence de presse a tourné court. Où sont vos camarades ?
Nous retournâmes avec elle au grand réfectoire. On rappela tous ceux qui exploraient les galeries.
L’avocate se tint au milieu de l’assemblée et réclama le silence.
— Je suppose que je suis la première représentante légale à pouvoir vous parler, dit-elle. Je m’appelle Maria Sanchez Ochoa. Je suis employée à titre privé par le MA Grigio, de Tharsis.
Felicia fit un pas en avant.
— C’est ma famille, dit-elle.
Deux autres s’avancèrent aussi.
— Ravie de vous retrouver, déclara Maria Sanchez Ochoa. La famille s’inquiétait. Vous me donnerez vos noms pour que je puisse les rassurer.
— Que se passe-t-il ? demanda Diane. Je n’y comprends plus rien.
D’autres voix s’élevèrent pour poser des questions.
— Que sont devenus Sean et Gretyl ? criai-je pour couvrir le brouhaha.
— Les forces de sécurité de l’université les ont remis hier matin à la police de district de Sinaï. Ils sont souffrants, mais j’ignore le degré de gravité de leurs blessures. Les autorités universitaires prétendent qu’ils se les sont infligées volontairement.
— Ils sont donc vivants ? continuai-je.
— On peut le penser. Ils sont actuellement à l’hôpital de Time’s River Canyon.
Elle se mit à relever les noms, levant son ardoise pour que chacun puisse dire quelques mots afin de s’identifier.
Je regardai sur ma droite. Charles se tenait à côté de moi. Il me sourit. Je posai la main sur son épaule.
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