— Je vous en prie, dit Reynolds.
— Je pense qu’il est possible que vous ayez connu l’emplacement de la Terre depuis des années, dit Jason. Mais cela ne vous intéressait pas. Vous saviez qu’il ne restait pas grand-chose de valeur et que la Terre ne pouvait offrir que de l’espace pour vivre. Et puis, d’une manière quelconque, il vous est parvenu un bruit disant que les gens laissés sur Terre pouvaient voyager dans les étoiles sans aide extérieure – qu’ils pouvaient aller n’importe où en un clin d’œil, à volonté – et disant qu’ils pouvaient communiquer télépathiquement à travers de grandes distances. Peut-être le premier bruit ne vous a-t-il pas donné une image exacte de tout cela, mais il y en a eu d’autres, et l’histoire a de plus en plus pris forme. Vous avez alors pensé que si vous pouviez ajouter ce genre de facultés à votre technologie, vous progresseriez plus vite, vous pourriez accroître vos profits, vous auriez plus de pouvoir. Et c’est alors, et alors seulement, que vous avez songé à revenir sur Terre.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir, dit Harrison. Le fait est que nous sommes là.
— Le point où je veux en venir est le suivant, dit Jason. Ne nous menacez pas de vous emparer de la Terre dans l’espoir que nous bluffons, que nous finirons par céder et que nous vous donnerons ce que vous voulez pour vous empêcher de coloniser la Terre.
— Et si nous décidons quand même de la coloniser ?
— Alors, vous la coloniserez. Nous n’avons aucun moyen de vous en empêcher. Le peuple de Nuage Rouge sera anéanti. Le rêve des robots prendra peut-être fin. Deux cultures qui auraient pu arriver à quelque chose seront détruites et vous aurez sur les bras une planète sans valeur.
— Pas sans valeur, dit Reynolds. Vous pourriez reconnaître les progrès que nous avons faits. Avec ce que nous avons maintenant, la Terre aurait un intérêt économique en tant qu’avant-poste, en tant que base, en tant que planète agricole. Cela vaudrait la peine.
Les bougies coulaient dans un courant d’air qui ne venait de nulle part. Le silence tomba. Le silence, pensa Jason, parce que tout ce qui pouvait être dit avait été dit et qu’il ne servirait à rien d’en dire plus. C’était la fin, il le savait. Ces deux hommes, assis de l’autre côté de la table, n’avaient aucune compassion. Peut-être comprenaient-ils ce qui était en jeu, mais c’était une compréhension dure et froide, qu’ils essaieraient de tourner à leur avantage. On les avait envoyés exécuter un travail, les deux qui étaient là et les autres qui se trouvaient dans le vaisseau qui orbitait autour de la Terre, on les avait envoyés exécuter un travail et ils avaient l’intention de le faire. Ce qui pouvait résulter de l’accomplissement de leur travail leur était indifférent – cela leur avait toujours été égal, maintenant comme autrefois. On avait détruit des sociétés, extirpé des cultures, épuisé des vies humaines et des espoirs, ignoré toute honnêteté, tout avait été sacrifié au progrès. Et que pouvait bien être le progrès ? se demandait-il. Comment pouvait-on le définir ? Ne s’agissait-il que du pouvoir pur et simple, ou était-ce plus que cela ?
Une porte claqua quelque part. Un courant d’air froid passa dans la pièce. Un bruit de pas leur parvint de l’entrée. La porte s’ouvrit et un robot qui étincelait en marchant entra.
Jason se mit rapidement debout.
— Stanley ! dit-il. Je suis heureux que vous ayez pu venir, mais il est trop tard, j’en ai peur.
Stanley désigna d’un geste les deux hommes.
— Ce sont eux ? demanda-t-il.
— Exactement, dit Jason. J’aimerais vous présenter…
Le robot dédaigna les présentations :
— Messieurs, leur dit-il, j’ai un message pour vous.
Il descendit la crête qui dominait le fleuve, marchant à grands pas dans la fraîche nuit automnale éclairée par la lune. Il arriva au bord d’un champ de maïs dans lequel se dressaient des gerbes, wigwams fantomatiques. La créature piaillante le suivait, se hâtant pour rester à sa hauteur, ne le lâchant pas d’une semelle. Le cri solitaire d’un raton-laveur provenait de quelque part dans le champ.
David revenait vers la grande maison qui surplombait les fleuves. Il pouvait maintenant revenir car il connaissait la réponse – ou, en tout cas, un début de réponse. Étoile du Soir devait l’attendre – du moins, il l’espérait. Il se rendait compte qu’il aurait dû la prévenir de son départ et lui en donner la raison. Mais, pour une cause qui lui échappait, il n’avait pas réussi à trouver les mots qu’il aurait fallu, et même s’il avait su quoi dire, il aurait été gêné de parler.
Il avait toujours son arc et son carquois pendait à son épaule, bien qu’il sût qu’il les transportait par habitude. Il n’en avait plus besoin. Tout en avançant, il se demanda depuis combien de temps il les transportait sans en avoir besoin.
Il apercevait les étages supérieurs et le toit garni de cheminées de la grande maison qui dépassaient au-dessus des arbres – taches sombres sur le ciel nocturne. En contournant un petit morceau de bois planté dans le sol, il vit l’objet métallique brillant qui était posé là.
Cette vue l’arrêta et il s’accroupit à moitié, comme si l’objet brillant pouvait être un danger inconnu. Mais, au moment où il se baissait, il savait ce que c’était – une machine qui avait amené des hommes des étoiles. Étoile du Soir lui avait parlé de la menace que représentait ce vaisseau pour la Terre. Et il était là, il était arrivé pendant sa brève absence. Mais, bien qu’il sût ce que c’était, un frisson de peur le parcourut et, ébranlé par cette crainte, il lui sembla distinguer les contours indistincts d’une silhouette tapie derrière l’engin.
Il recula d’un pas et à cet instant, la silhouette sortit de derrière le navire. Il était étrange que ce dernier ait pu la dissimuler car elle était plus grande que lui. Elle était énorme, et même dans l’ombre, on se rendait compte de sa brutalité. Tandis qu’elle s’avançait vers lui en titubant, il sut que malgré tout le chemin qu’il avait parcouru, il ne lui avait pas échappé. Il n’y avait pas moyen d’y échapper, il le savait bien, il n’aurait jamais dû essayer.
Lourdement, le Marcheur Noir fit un pas de plus en avant et David fit demi-tour pour s’enfuir, puis il se retourna de nouveau pour faire face à l’ombre qui s’approchait. Il savait que s’il s’enfuyait maintenant, il ne cesserait jamais de fuir, il passerait sa vie prêt à fuir – comme les siens avaient passé leur temps à le faire.
Il n’était peut-être plus nécessaire de fuir.
L’ombre était plus proche maintenant, et il la voyait mieux, bien qu’elle fût encore indistincte. Il avait maintenant l’impression de distinguer des jambes larges comme des troncs d’arbres, un torse massif, une tête minuscule et des mains griffues qui se tendaient vers lui.
À cet instant, l’ombre cessa d’être le Marcheur Noir pour devenir l’ours grizzli qui avait surgi devant lui et qui s’était dressé, trop près pour qu’il puisse tirer, beaucoup trop près pour qu’il puisse tirer. Sans même y penser, sa main se tendit vers ses flèches. Il leva son arc et son esprit – ou ce qui se tenait dans son esprit – s’élança.
L’ombre ne tomba pas comme était tombé le grizzli. Elle vacilla, se pencha en avant, tentant de l’atteindre. La corde de l’arc se tendit, presque à toucher l’oreille de David, la flèche bien droite. Le Marcheur disparut. La flèche siffla et frappa le vaisseau brillant avec un bruit métallique. Le Marcheur s’était évanoui.
David baissa son arc en tremblant. Il s’affaissa sur les genoux, se recroquevilla, tous ses muscles agités de tressautements nerveux, les nerfs tendus comme un arc. Le tas de vers se rapprocha de lui, se serra fortement contre lui, sortit un tentacule et le maintint fermement, lui envoyant des messages de réconfort qu’il n’entendait pas.
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