L’extra-terrestre s’approcha en clopinant entre les arbres éclairés par la lune et s’accroupit à côté de lui. Cela fit s’enrouler et se dérouler tous les vers qui se mirent à gigoter. Cela faisait des jours qu’il le suivait, et David en avait assez.
— Pars d’ici ! cria-t-il. Va-t-en !
L’extra-terrestre n’en tint aucun compte. Il resta là, à faire bouger ses vers. David était parfois tenté de lui faire ce qu’il avait fait aux ours – quoi que ce fût. Mais il s’était dit que ce ne serait pas juste de le faire à l’extra-terrestre. Celui-ci n’était pas une menace réelle – en tout cas, il ne le pensait pas. Il était tout simplement assommant.
L’extra-terrestre se tortilla plus près.
— Je t’ai donné ce que tu voulais, lui cria David Hunt. J’ai réparé ce qui n’allait pas, j’ai enlevé la douleur. Maintenant, laisse-moi tranquille.
L’extra-terrestre recula.
David s’accroupit au pied du puissant érable et tenta de tirer les choses au clair – mais il n’y avait vraiment pas grand-chose à quoi penser. Ce qui s’était passé était très clair : il avait guéri les arbres, il avait guéri cette étrange créature qui n’arrêtait pas d’essayer de se rapprocher de lui, il avait guéri l’aile cassée de l’oiseau et la dent malade du vieil ours noir, et il avait débarrassé un parterre d’asters d’une chose mortelle qui en suçait la vie (mais il n’avait pas tout à fait bonne conscience en ce qui concernait les asters car, en les aidant, il semblait avoir détruit quelque autre forme de vie – une forme de vie humble, peut-être, mais quand même une vie). C’était comme si une grande compassion, se déversant de lui, le poussait à guérir, à rendre toutes choses complètes. Et pourtant, bizarrement, il ne sentait nulle grande compassion. Il sentait plutôt une gêne qui le prenait dès qu’il avait conscience d’une chose souffrante ou malade et qui l’obligeait à guérir. Peut-être pour ne plus s’en inquiéter. Était-il condamné à vivre en ayant conscience de tout ce qui n’allait pas dans le monde ? se demanda-t-il. Tout s’était bien passé jusqu’à la nuit pendant laquelle il avait écouté les arbres – jusqu’à ce qu’il ait conscience de ce qui n’allait pas en eux. Auparavant, il n’avait pas prêté attention à ce qui n’allait pas, il n’en avait pas eu conscience et il avait été insouciant parce qu’il avait été ignorant. Y avait-il eu quelque chose dans la musique ? se demanda-t-il. Quelque chose dans le robot à ses côtés ? Et qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’il devait passer sa vie à avoir conscience du moindre petit ennui, du moindre petit mal, et qu’il ne pourrait avoir ni paix, ni repos, avant de les guérir ?
Du coin de l’œil, David Hunt vit l’extra-terrestre se rapprocher. Il agita les mains en faisant le geste de le repousser.
— Va-t’en ! hurla-t-il.
Jason prit le micro et appuya sur l’interrupteur. Il se demandait ce qu’il fallait dire. Existait-il des conventions pour les conversations par radio ? Si oui, il ne les connaissait pas.
Il dit :
— Ici Jason Whitney, de la planète Terre. Êtes-vous toujours là ?
Il attendit et, après un silence, une voix répondit :
— Jason qui ? Déclinez votre identité, s’il vous plaît.
— Jason Whitney.
— Whitney. Êtes-vous un être humain, ou bien un autre robot ?
— Je suis humain, dit Jason.
— Avez-vous qualité pour parler ?
— Je suis le seul qui puisse le faire. Je suis le seul être humain ici.
— Le seul…
— Il y a d’autres humains. Guère nombreux. Nous sommes peu. Pour l’instant, les autres ne sont pas ici.
La voix était étonnée, mais elle dit :
— Oui, nous comprenons. On nous a dit qu’il y avait peu d’humains. Quelques hommes seulement et quelques robots.
Jason retint son souffle, réprimant les questions qui lui montaient aux lèvres. Comment saviez-vous ? Qui vous a dit qu’il y avait des humains ? Certainement pas, John. Et si qui que ce soit de ceux qui se trouvaient dans les étoiles avait trouvé les Autres, il se serait dépêché d’apporter la nouvelle sur Terre aussi vite que possible, exactement comme John l’avait fait. Personne n’aurait trouvé les Autres, n’aurait parlé avec eux avec insouciance, sans venir rapporter la nouvelle à la Terre.
Devait-il leur laisser savoir que leur venue était attendue ? se demanda-t-il. Quelque chose comme : « Comment se fait-il que cela vous ait pris si longtemps, nous vous attendions bien plus tôt ? » Cela les surprendrait, exactement comme il avait été surpris. Mais il contint son désir, il ne pouvait rien leur dire maintenant. Cela pouvait être un avantage pour la Terre s’ils ne savaient pas.
— Nous ne nous attendions pas à trouver un faisceau directionnel, ni une radio, dit la voix. Évidemment, une fois que nous avons trouvé le faisceau…
— Nos robots utilisent la radio pour communiquer, dit Jason.
— Mais, le faisceau…
— Je ne vois pas pourquoi nous discuterions, dit doucement Jason. D’autant plus que je n’ai aucune idée de qui vous êtes.
— Mais, le faisceau…
— Juste au cas où quelqu’un nous rendrait visite, dit Jason. Cela ne prend que peu de peine de le maintenir opérationnel. Maintenant, identifiez-vous, je vous prie. Dites-moi qui vous êtes.
— Nous avons vécu sur Terre autrefois, dit la voix. Nous en avons été enlevés il y a longtemps. Et maintenant, nous revenons.
— Alors, vous devez être les Autres, dit calmement Jason. Nous nous sommes demandé, toutes ces années, ce qui pouvait vous êtres arrivé.
— Les Autres ?
— C’est comme cela que nous vous avons appelés. Si vous êtes bien ceux qui ont disparu de la Terre.
— Nous le sommes.
— Eh bien, je vous souhaite la bienvenue, dit Jason.
Il se sourit tranquillement à lui-même. Comme s’ils avaient juste traversé la route pour rendre visite à des amis et qu’ils rentraient en retard. Ils n’avaient pas pu s’attendre à cela. Ils s’étaient plus probablement attendus à une explosion de joie à l’idée qu’ils avaient retrouvé le chemin de la Terre, à l’idée que les pauvres créatures qui avaient été laissées en arrière allaient enfin, après tant d’années, être à nouveau réunies avec d’autres membres de leur race.
— Nous nous attendions à être obligés de vous chercher, dit la voix. En fait, nous craignions de ne pas arriver à vous trouver.
Jason eut un petit rire :
— Cette peur vous a été épargnée. Venez-vous nous rendre visite ? Je ne vois pas bien comment vous y arriverez, nous n’avons pas d’aire d’atterrissage.
— Nous n’en avons pas besoin. Nous allons faire descendre un engin avec deux hommes. Il peut atterrir n’importe où. Continuez simplement à faire fonctionner le faisceau, l’engin le suivra.
— Il y a un champ de maïs près de la maison, dit Jason. Vous le reconnaîtrez aux gerbes de maïs. Pourrez-vous vous débrouiller comme cela ?
— Très bien.
— Quand pouvons-nous compter sur vous ?
— Au point du jour.
— En ce cas, nous tuerons le veau gras, dit Jason.
La voix eut une pause d’inquiétude.
— Vous ferez quoi ? demanda-t-elle.
— Cela n’a pas d’importance, c’est un proverbe, dit Jason. À bientôt.
Le feu vint finalement à bout de la bûche de chêne. Elle se sépara en deux en une gerbe d’étincelles qui monta dans la cheminée. Le vent grondait dans les conduits et on entendait grincer les gouttières. Ils étaient assis au coin du feu et attendaient tous les trois – Martha, John et Jason.
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