Le reste n’était que rêve. Le reste n’était que poussière.
Quand elle fut assez forte, Maïa commença à recevoir des visites, et d’abord, un groupe de clones graciles qui se tenaient très droites, aux yeux écartés et au nez fin, vêtues de teintes sobres. La Prêtresse les présenta comme les doyennes du clan Terredure, de la région de Jonnaborg. Ce nom n’éveilla qu’un vague écho en elle, jusqu’au moment où elles lui parlèrent de Brod. Alors, leur air de famille lui sauta aux yeux.
Son ami n’avait pas exagéré. Le clan de bibliothécaires s’intéressait effectivement à ses fils – et même, apparemment, à ses filles d’été – après qu’ils s’étaient envolés du nid. Les doyennes avaient eu vent des mésaventures de Brod et voulaient l’assurance de Maïa en personne qu’il allait bien.
Elle leur raconta la folle équipée de leur fils et leur montra sa lettre pour leur prouver qu’il était sain et sauf. Elle fut émue par leur gentillesse, leur sincère inquiétude. Elle comprenait à présent d’où Brod tenait certaines de ses qualités. En se levant pour prendre congé d’elle, les femmes insistèrent pour que Maïa vînt les voir si jamais elle avait besoin de quoi que ce fût. Maïa les remercia, en ajoutant qu’elle ne pensait pas rester en ville très longtemps.
Cette nuit-là, elle surprit une conversation entre la Prêtresse et la diaconesse qui la croyaient endormie.
— Vous n’êtes pas en première ligne, disait la laïque. Pendant que les idéalistes de votre espèce font de beaux discours moralisateurs dans leurs forteresses champêtres, la pression augmente sur nous. Les Teppines et les Prostes…
— Les Teppines, je m’en tape, avait répondu la Prêtresse.
— Vous avez tort. Le Temple de Caria tourne comme une girouette selon les caprices des…
— … des clans ecclésiastiques. Le clergé des campagnes, c’est autre chose. Les hiérarques ne peuvent jeter l’anathème sur tant de monde au risque de voir les hérétiques dépasser les orthodoxes en nombre dans la moitié des villes de la côte.
— J’aimerais en être aussi sûre. Je trouve que c’est prendre beaucoup de risques pour une pauvre fille en piteux état.
— Vous savez bien qu’il ne s’agit pas d’elle.
— N’empêche que par chez nous, elle fera office de symbole. C’est important. Regardez ce qui se passe avec les hommes…
« Les hommes ? s’était demandé Maïa, tandis qu’elles s’éloignaient. De quels hommes parlaient-elles ? Que se passait-il ? »
Elle eut une partie de la réponse quand une altercation éclata aux portes du Temple. Les dédicantes qui la gardaient observaient avec circonspection une bande de clones comme celles qui avaient suivi Maïa en ville et qui tentaient d’interdire l’entrée à un troisième groupe, une délégation d’hommes portant l’uniforme d’une guilde maritime. Ils avaient l’air humbles et pacifiques. Contrairement aux femmes, ils n’étaient pas armés. Ils n’avaient même pas de bâtons de marche. Les yeux baissés, les mains jointes, ils acquiesçaient poliment à tout ce qu’on leur criait. En même temps, ils avançaient imperceptiblement, presque sans bouger les pieds, mais implacablement, jusqu’au moment où les clones se retrouvèrent acculées dos au mur. Ils eurent bientôt franchi la porte, laissant les clones-soldates exaspérées et haletantes de dépit. La Prêtresse du Temple, amusée, leur dit de suivre la jeune sœur de Naroïne. Celle-ci les mena jusqu’au bungalow de Maïa.
Leur chef arborait les croissants jumeaux, symboles de son rang de commodore, sur son uniforme propre, quoiqu’un peu élimé. Il se tenait très droit, malgré une légère claudication. Sous sa tignasse grise et ses épais sourcils, ses yeux rappelèrent à Maïa la mer du Nord, près de l’endroit où elle était née. Elle frissonna, et se demanda pourquoi.
Ils s’assirent sur des nattes, et des religieuses leur apportèrent des boissons fraîches. Maïa tenta de se remémorer ce qu’on lui avait appris à l’école sur l’art de recevoir des hommes à cette époque de l’année. Tout cela lui paraissait tellement abstrait alors… Même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver un jour en face d’une assemblée aussi impressionnante.
Comme l’exigeait le protocole, on parla d’abord de tout et de rien : du temps, de la maison de Maïa, de son joli jardin. Elle confessa son ignorance des plantes exotiques, aussi deux officiers lui indiquèrent-ils les noms et l’origine de plusieurs espèces rapportées de lointaines vallées afin de les préserver. Et le cœur de Maïa battait la chamade. « Que me veulent-ils ? » se demandait-elle, à la fois excitée et effrayée.
Le commodore lui demanda si elle était contente du sextant qu’ils lui avaient offert en remplacement de celui qu’elle avait perdu à Botjelli. Elle le remercia, et ils parlèrent navigation pendant encore plusieurs minutes. Ensuite, ils abordèrent le sujet des livres sur le jeu de la Vie : leur impression, leur reliure et les informations qu’ils contenaient.
Maïa s’efforça de garder son calme. Elle avait assisté à bien des conversations de ce genre à la maison d’hôtes de Lamatie et savait qu’il fallait être patient. Puis, à son grand soulagement, le commodore se décida enfin à en venir au fait.
— Nous avons reçu des rapports émanant de membres de notre guilde, les Pinnipèdes, qui ont participé aux incidents de la balise de Botjelli, souffla-t-il. Nous avons échangé nos observations avec nos frères de la guilde de la Sterne volante.
— Qui ça ? coupa Maïa, perplexe.
— Ceux pour qui la perte du Manitou, de Poulandres et de son équipage sont autant de coups au cœur.
Maïa cilla. Elle ignorait le nom de la guilde du Manitou. Elle n’avait eu ni le temps ni l’idée de s’en enquérir.
— Je vois. Continuez.
— La plus grande confusion règne parmi les diverses guildes et loges quant à ce qui a été, est, et doit être fait.
Nous avons appris avec stupéfaction l’existence du Modeleur de Botjelli. Et maintenant on nous dit que sa découverte n’a d’intérêt que pour les archéologues, que les légendes n’ont aucun sens. Que des hommes dignes de ce nom ne cherchent pas à construire ce qu’ils ne peuvent faire de leurs propres mains, soupira-t-il en leva ses grosses pattes burinées par des années de soleil, de vent et d’embruns, comme le tour de ses yeux.
Des yeux tristes, couleur de solitude, remarqua Maïa.
— Qui vous a dit ça ?
— Celles que nos mères nous ont appris à considérer comme nos guides spirituelles, fit-il avec un haussement d’épaules.
Évidemment…, se dit Maïa. La plupart des garçons recevaient la même éducation conservatrice que Leie, Albert et elle. C’était aussi important pour le Plan des Fondatrices que les manipulations génétiques. Ça expliquait pourquoi les révoltes comme celle des Rois étaient condamnées d’avance.
— Ce n’est pas tout, poursuivit le commodore. On nous accorde une compensation pour nos pertes et on nous dit que celle de l’homme qu’on appelle « le larveux » ne donne lieu à aucune dette de sang, de mémoire ou d’honneur car il n’avait ni guilde, ni bateau, ni sanctuaire. Voilà ce qu’on nous dit.
« Renna…», gémit intérieurement Maïa. Il lui avait lui-même dit, sur le Manitou, de quel cruel surnom les marins l’avaient affublé. Tout en admirant leur compétence et leur habileté, il avait prétendu qu’ils limitaient leurs ambitions.
« Après l’évacuation de Botjelli, combien de générations a-t-il fallu aux grands clans pour arriver à ce beau résultat ? Ça n’a pas dû aller tout seul. La légende a dû résister, malgré ce qu’on racontait aux enfants dès leur plus jeune âge. »
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