Lysos n’aurait pas fait bâtir une aussi grande bibliothèque si elle avait voulu en faire un club réservé à une élite.
Elle admira le superbe édifice jusqu’à ce qu’il disparût derrière une colline couverte de demeures claniques de classe moyenne. Maïa s’intéressa alors à la pilote. Au moins, ça lui éviterait de s’interroger sur son sort…
Ses ravisseuses l’installèrent dans une chambre élégante, sans luxe inutile, avec son papier peint à fleurs et sa baignoire. Un étroit balcon donnait sur un jardin clos. Deux gardes-servantes flegmatiques mais souriantes la tenaient discrètement à l’œil.
Maïa s’attendait à ce qu’on l’emmène dans une des maisons de Plaisir tenues par les Bellères, comme celle où Renna avait été enlevé, puis qu’elle soit livrée aux clientes perkinistes de Tizbé, qui lui revaudraient ce qu’elle avait fait à Longue Vallée, des mois auparavant. Mais cet endroit ne ressemblait pas à un bordel, et les alentours n’évoquaient pas le genre de quartier où on les trouvait généralement. Des bannières multicolores claquaient en haut des tourelles qui surplombaient les grands arbres des propriétés voisines : nobles citadelles de clans dominant, sur l’échelle sociale, la famille de Tizbé, autant que celle-ci dominait Maïa. Dans le jardin, elle entendait un quatuor à cordes et des enfants qui riaient tous du même rire cristallin. D’une pièce en haut d’une tour où la lumière restait allumée tard dans la nuit s’échappaient les éclats d’une dispute entre adultes, la même voix tenant plusieurs rôles.
Après l’atterrissage et un trajet en automobile (le premier de sa vie), Maïa ne vit plus aucune Bellère. Elle était devenue un pion dans le jeu du pouvoir qui se jouait dans les cercles supérieurs de la société stratoïne. « Je devrais être flattée, ironisa-t-elle. À condition de vivre jusqu’à l’équinoxe. »
À sa demande, on lui apporta de la lecture : un traité sur le jeu de la Vie, écrit trois cents ans plus tôt par une Savante qui avait passé des années en mer et comme hôtesse d’été de plusieurs sanctuaires, à étudier les hommes et les aspects anthropologiques du jeu. Maïa trouva l’ouvrage passionnant, malgré certaines conclusions tirées par les cheveux sur la sublimation ritualiste. Plus difficile à digérer était une théorie mathématique du jeu de la Vie, écrite un siècle auparavant. Le livre était d’une lecture ardue, mais finalement plus satisfaisante que ceux que lui avaient donnés les Pinnipèdes, qui se contentaient d’énumérer les stratégies gagnantes. Ce repas mental l’avait laissée sur sa faim.
Les livres l’aidèrent à passer le temps pendant qu’elle achevait sa guérison. Elle se remit à faire un peu d’exercice tout en restant à l’affût des occasions de s’évader.
Une semaine passa. Maïa lisait, se promenait dans son jardin, éprouvait la vigilance de ses gardiennes, et s’en faisait pour Leie et Brod. Elle ne pouvait même pas demander s’il y avait eu d’autres lettres, puisque son ami avait apparemment fait sortir la dernière en cachette. Inutile de le dénoncer…
Elle se refusait à donner libre cours à sa hargne, pour ne pas donner cette satisfaction à ses ravisseuses, mais la nuit, l’explosion de l’appareil de Renna hantait son sommeil. Elle se réveillait en sursaut, le cœur battant à tout rompre et haletante comme si elle était enterrée vive.
Un jour, ses gardes lui amenèrent une visiteuse.
— Ta gracieuse hôtesse, Odo, du clan Persim, annoncèrent-elles avant de s’écarter en s’inclinant obséquieusement devant une grande femme d’âge mûr, au port aristocratique.
— Je sais qui vous êtes, commença Maïa. Renna m’a dit que c’était vous qui l’aviez fait enlever.
— C’était un bon plan, que vous avez fait échouer par votre intervention, fit la patricienne d’une voix distinguée en s’asseyant. Vous plairait-il de savoir pourquoi nous nous sommes donné tant de mal et avons encouru tant de risques ?
— Si ça vous chante… Personne ne m’attend.
— De nombreuses factions voulaient éliminer l’Extérieur. La plupart pour des raisons viscérales, irréfléchies. Comme si sa destruction pouvait inverser le cours des événements et effacer la redécouverte de Stratos par le Phylum hominien. Certaines nourrissaient l’illusion que sa disparition arrêterait la venue des cryovaisseaux chargés d’envahisseurs pacifiques. Ils arriveront bien après notre mort, ce qui nous laisse amplement le temps de trouver une solution. Exécuter ce malheureux messager ne pouvait que nous mettre en porte à faux lors de la reprise de contact, si elle a jamais lieu.
— Ouais. Et vous, vous aviez de bonnes raisons de vous emparer de lui. Lui extorquer des renseignements, par exemple ?
— Nous avions, en effet, des investigations à mener. Nos alliées perkinistes travaillent sur de nouvelles méthodes de sectionnement des gènes susceptibles de permettre l’autoclonage sans intervention du mâle. D’autres espéraient obtenir de lui des informations sur les dernières technologies défensives, ou sur les faiblesses des cryovaisseaux afin de pouvoir les détruire à distance.
— Pour que personne ne sache que vous massacriez des dizaines de milliers d’innocents.
— On m’avait dit que vous pigiez vite pour une souris. Nous espérions tirer bien d’autres choses encore de l’étranger.
Maïa songea aux radicales de Kiel, qui visaient à modifier la biologie et la culture stratoïnes autant que les Perkinistes, mais dans une direction opposée. Renna n’aurait pas plus aimé être utilisé par les unes que par les autres.
— Laissez-moi deviner… Les Bellères étaient strictement intéressées par l’agent, mais vous, les Persimes, les sang-bleu, vous aviez des motivations plus personnelles…
— Sa présence à Caria devenait préoccupante. Sa surprenante retenue durant l’été lui avait gagné des alliées, et cela n’aurait fait qu’empirer avec l’hiver et les premiers givres. Imaginez l’impact qu’aurait pu avoir sur certaines femmes impressionnables un mâle à l’ancienne, en pleine possession de ses moyens et prenant la parole en public ! De nombreuses « modérées » échappaient de plus en plus à notre contrôle. La raison d’État exigeait que nous le fassions disparaître.
— Quoi ? s’écria Maïa en se levant d’un bond. Espèce de salope prétentiarde ! Vous voulez dire que c’est pour ça que…
La femme leva une main apaisante et reprit un ton plus bas.
— Vous avez raison. Il y avait autre chose. Nous lui avions fait une promesse que nous ne pouvions tenir. Nous nous étions engagées à lui faire regagner son vaisseau, une fois sa mission terminée. C’est pourquoi il était descendu à bord d’une simple navette, au lieu de prendre d’autres dispositions. Pendant des mois, celles qui croyaient en lui ont tout fait pour restaurer les installations de lancement. Elles fonctionnaient encore, il y a quelques siècles. Nos archives sont formelles. Mais trop d’éléments s’étaient détériorés. Nous avons perdu trop de connaissances. Nous ne pouvions le renvoyer chez lui.
« Pour tout arranger, il était en contact permanent avec son vaisseau. Certaines d’entre nous qui voulaient déjà le supprimer pour l’empêcher de relayer des informations utiles aux futurs envahisseurs se sont montrées intraitables quand il a demandé à inspecter nos installations spatiales. Il allait bientôt annoncer que Stratos n’avait plus accès à l’espace.
« Un soir, il m’a confié que les itinérants étaient considérés comme pouvant être immolés sur l’autel de la nouvelle croisade du Phylum consistant à recontacter les mondes hominiens perdus. Dès lors, son existence ne pesait pas lourd. Quelle ironie, n’est-ce pas ? Ce sont ses propres paroles qui ont fini par convaincre mon clan et d’autres de s’allier aux Perkinistes.
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