Odo le dévisagea comme si elle ne pouvait croire à son insolence, puis elle éclata d’un rire sardonique. L’homme n’eut pas un battement de cils. Son silence était plus mordant que la dérision de la femme. Maïa lui adressa un regard complice.
— Tu m’as manqué, gamine, intervint Naroïne. Désolée de pas avoir prévu ce coup-là. J’avais sous-estimé ton importance. Ça va, sinon ?
— Ça va, répondit tout bas Maïa. Et vous ?
— Impec. J’en ai pris pour mon grade après ton enlèvement. J’pouvais pas d’viner qu’tu d’viendrais une légende vivante.
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous après moi ? se demanda Maïa en constatant que tout le monde la dévorait du regard. Et pas seulement les imposantes mères, mais aussi beaucoup de mâles.
— C’est inacceptable, Odo, reprit Iolanthe. Vous ne pouvez la retenir prisonnière. Venez avec nous, mon enfant, dit-elle à Maïa. Nous vous protégerons comme si vous étiez des nôtres, par des moyens que vous ne pouvez imaginer.
« Si tu savais tout ce que j’ai vu ces derniers temps », se dit Maïa. Telle l’épée de Lysos brisant les chaînes symboliques sur l’horloge monumentale de Lanargh, les événements avaient rompu toutes les entraves qui bridaient son imagination.
Enfin, l’offre de cette Iolanthe était sans doute sincère. Son camp avait perdu la partie d’avance sur l’échiquier politique, mais elle pourrait sans doute encore assurer la protection de Maïa. Elle n’avait qu’un pas à faire.
« Il y a toutes sortes de prisons », songea-t-elle cyniquement.
— Merci beaucoup, répondit-elle. Une autre fois, peut-être.
La Savante accusa le coup, mais Naroïne ne parut pas surprise.
— Je vois. Tu te plais chez les Persimes ? Vous avez fait ami-ami ? fît-elle d’un ton sarcastique.
Maïa crut d’abord que c’était la rancœur qui la faisait parler, puis elle reconnut l’éclat farouche de son regard.
Elle opina du chef et respira un grand coup.
— Oh – oui. Odo – est – mon – amie – comme – elle – était – celle – de – Renna, articula-t-elle avec raideur.
C’était le message qu’on lui avait ordonné de transmettre, mais débité sur un ton qui le démentait formellement. Elle entendit Odo contenir un râle de fureur. « Leie, Brod, je viens peut-être de signer votre arrêt de mort…»
Avec un peu de chance, Naroïne comprendrait que Maïa n’était pas libre de ses mouvements. Peut-être restait-il au gouvernement des femmes honnêtes à qui elle pourrait s’adresser pour tirer deux innocents de captivité. Le jeu en valait la chandelle, mais elle n’avait pas intérêt à y jouer trop souvent avec la Persime. Tout à coup, elle vit Clevin serrer les poings et sentit la chaleur qui émanait de lui en plein hiver.
— Ça n’arrêtera pas la grève, gronda-t-il.
Naroïne lui prit fermement le coude. Quelle grève ? s’étonna Maïa tandis qu’Odo éclatait d’un rire qui lui fit froid dans le dos.
— D’ici quelques jours, quelques semaines à tout casser, il n’en sera plus question, de votre grève ! Toutes les femmes feront front contre vous. Fini, les laissez-passer d’été. Vous n’aurez plus de fils. N’est-ce pas, Maïa ?
Elle jugea préférable de ne pas trop tirer sur la ficelle.
— Oui, fit-elle en se demandant à quoi elle acquiesçait.
— Nos différends ont pris fin avec ce malheureux Visiteur, poursuivit Odo. Maïa s’est ralliée à nous pour restaurer le calme et la sérénité dans le Plan des Fondatrices.
La femme aux cheveux noirs et au regard intense qui accompagnait Naroïne fit entendre sa voix pour la première fois.
— J’imagine, Maïa, que ça ne vous ennuiera pas si je viens vous voir à la citadelle persime ?
— Quelle Upsala êtes-vous ? demanda Odo sans laisser le temps à Maïa de répondre.
La question résonna étrangement aux oreilles de Maïa. Comme si l’individualité d’une clone importait…
— Je suis Brill Upsala, examinatrice de l’Administration, répondit la femme en inclinant gracieusement la tête.
Odo se rétracta, comme si elle avait affaire à plus forte partie qu’avec Naroïne, Clevin ou l’aristocratique Iolanthe.
— J’en serai honorée, Brill Upsala, répondit impulsivement Maïa, la transpiration lui picotant les aisselles sous sa lourde robe. Venez quand vous voudrez.
Un carillon retentit et la lumière baissa dans le foyer. Odo prit la main de Maïa et la serra à lui faire mal.
— Le spectacle va reprendre, dit-elle futilement aux autres. Je vous souhaite une bonne fin de soirée. Venez, Maïa.
Elles regagnèrent leur loge dans un silence glacé. Comme elles se rasseyaient, Odo se pencha sur Maïa.
— Encore un tour comme celui-ci, petite graine au vent, et tu le regretteras. De ta docilité ne dépend pas que ta vie…
Maïa prêta une attention distraite à la seconde partie du spectacle. La musique lui cassait les oreilles, les couleurs criardes des costumes lui paraissaient ridicules. Elle oublia un moment son angoisse en remarquant, dans la mer d’extravagances qui s’agitait sur scène, deux sosies de Brill : la cheffe d’orchestre et la ténor qui, affublée d’une fausse barbe, tenait le rôle de Faust, l’archétype du mâle assez présomptueux pour oser défier la Nature.
Une autre semaine passa. Chaque jour, Odo faisait revêtir à Maïa une parure plus somptueuse que la veille et l’emmenait faire un tour sur l’esplanade… en voiture découverte, ce qui lui permettait de l’exhiber sans risquer de contact personnel.
Sitôt rentrée dans sa chambre, Maïa se dépouillait de sa tenue de parade et évacuait sa nervosité en faisant des mouvements de gymnastique. Elle était libre d’aller et venir à son gré dans la citadelle Persime, et pourtant elle se sentait plus prisonnière qu’à Longue Vallée ou sur Grimké.
Le frirdi suivant, en passant devant un majestueux édifice entouré de colonnes, Maïa assista à une manifestation. Des soldâtes contenaient les manifestants, des hommes de différentes guildes, à en juger par leurs tuniques de toutes les couleurs, et qui avaient l’air passablement démoralisés. Ils brandissaient des banderoles sur lesquelles Maïa n’eut que le temps de lire MODEL… ELLI.
Soudain, elle aperçut son père en grande conversation avec Iolanthe. Son cœur se mit à battre à tout rompre. Odo dit un mot à la conductrice, qui fit claquer ses rênes. Les chevaux prirent le galop à l’instant où Clevin levait les yeux, croisait le regard de sa fille et esquissait un geste de la main.
Trop tard. Odo laissa échapper un petit soupir satisfait et Maïa retomba sur le siège capitonné de la voiture.
« Les hommes ont besoin d’aide, se dit-elle tristement. Si j’étais libre, je pourrais peut-être leur remonter le moral. »
Mais rien ne valait la peine de mettre en jeu la vie de sa sœur ou de Brod. Et sûrement pas une cause vouée à l’échec. Qu’aurait-elle pu faire pour changer le cours des choses ?
Elles rentrèrent à la citadelle sans échanger un mot. Maïa jeta ses vêtements dans un coin, fit de la gymnastique, mangea et se coucha.
Le lendemain, sur le plateau du petit déjeuner, elle trouva un journal : quatre pages imprimées sur papier glacé, réservées – d’après le prix et le tirage mentionnés sous le titre – à l’élite de Caria. Plusieurs articles avaient été découpés au rasoir. Celui de la première page était néanmoins passionnant.
L’issue de la grève semble proche.
Le trafic maritime est encore bloqué dans la majorité des ports de la côte Méchante, mais les analystes prévoient une conclusion rapide à l’arrêt de travail proclamé par dix-sept guildes maritimes et leurs affiliées. De nombreuses défections ont affaibli la résolution des meneurs, dont l’objectif, faire pression sur le Conseil régnant pour l’amener à rouvrir l’abominable sanctuaire de Botjelli, semble ne plus guère avoir de chances raisonnables d’aboutir…
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