— Votre cliente ? releva Maïa. Vous voulez dire que vous n’êtes pas là pour le compte de l’Administration ?
La clone persime s’approcha discrètement, soudain vigilante. Brill évacua la question d’un haussement d’épaules.
— Je suis mandatée par une branche de ma famille afin de rechercher des employées pour une nouvelle entreprise. Mais l’aventure est risquée. Ça n’a rien d’une niche sûre.
— Mais…, balbutia Maïa sentant la colère poindre sous le silence de la clone. Odo supposait que vous veniez pour…
— Je n’y peux rien. Toute employeuse potentielle peut faire appel à nos services. L’affaire qui m’amène ici n’a rien à voir avec les engagements politiques des Persimes. Odo n’a aucune inquiétude à avoir. Bien, notre dernier test portera…
— Je suis douée pour la navigation et pour la mécanique ! lança Maïa. Ma sœur jumelle aussi. À nous deux, nous…
Elle se tut, gênée de son éclat. Un vestige de son enfance était remonté à la surface pour plaider une cause qu’elle ne se souciait même plus de défendre.
— Ces éléments pourraient avoir leur importance, commenta Brill après un silence, et une brève lueur de bonté brilla dans son œil. La dernière épreuve est une rédaction. Décrivez trois énigmes que vous avez dû résoudre pour entrer dans des salles secrètes. Vous savez à quoi je fais allusion. Indiquez succinctement les éléments, logiques et intuitifs, qui vous ont amenée chaque fois à la réponse correcte. Limitez-vous à une centaine de mots par épisode… C’est à vous.
Maïa soupira. Tout le monde avait l’air au courant de ses aventures dans le Centre de Défense. Mais le secret avait beau être éventé, il était retombé aux mains des forces conservatrices qui l’avaient maintenu en activité pendant des siècles.
« Si j’ai réussi à ouvrir la porte de métal rouge, c’est en partie par hasard…, écrivit-elle. J’ai fait le rapprochement entre des mots que j’avais entendus autrefois et les symboles dessinés sur les hexagones…» Elle savait qu’elle faisait du mauvais travail. Elle n’arrivait pas organiser ses pensées de façon cohérente. Penser à Botjelli la ramenait à des problèmes plus réels que ces stupides tests. Quel dommage que Leie et Brod ne soient pas repartis avec les amies de Naroïne !
Elle décrivit ensuite la méthode qu’elle avait utilisée pour résoudre l’énigme du mur d’images. Elle en attribua le mérite à Leie et au malheureux navigateur, sauf que cela revenait à leur faire partager la responsabilité de la suite : l’invasion des lieux secrets, qui avait amené Renna à abréger ses préparatifs et à tenter ce décollage prématuré et fatal.
« C’est ma faute, à moi seule. » Elle ferma les yeux et inspira profondément. « Ce n’est pas le moment d’y penser. Plus tard…»
Elle plaça la seconde feuille de papier sur la première, contempla la troisième et leva les yeux, perplexe.
— Quelle troisième serrure à énigme ? Je ne vois pas…
— La première. Quand vous aviez quatre ans. Dans la cave de vos mères.
— Comment savez-vous que… ? fit Maïa, stupéfaite.
— Ce n’est pas la question. Continuez, s’il vous plaît. Ce test mesure la faculté de réponse au stress, pas les compétences ni la mémoire.
Maïa soupçonnait que ce jargon cachait autre chose, mais elle raconta docilement ce qu’elle se rappelait de ce jour lointain, où le monte-charge grinçant avait descendu pour la dernière fois deux jeunes jumelles dans les caves des Lamaïs.
La main crispée sur le papier où elle avait griffonné sa dernière hypothèse, Maïa avait appuyé sur les motifs de pierre – serpents entrelacés, étoiles et autres symboles – qui s’étaient mis en place un par un, en cliquetant. Les jumelles avaient regardé, en retenant leur souffle, l’inviolable porte glisser lentement de côté pour révéler…
Des ossements. Des tas d’os bien rangés – fémurs, tibias, omoplates, crânes grimaçants –, dans un froid glacial et un silence surnaturel. Maïa avait fait un bond en arrière et Leie poussé un cri de surprise. Elles étaient devant ce qui restait de générations et de générations de leurs propres mères génétiques, mais – ah, le sens de l’ordre lamaï ! – tous les squelettes avaient été démantibulés et il était difficile de les imaginer en train de se lever, vengeresses.
Elles avaient découvert d’autres choses, dans l’ossuaire. Des archives poussiéreuses rangées dans des placards glacés, et des objets plus menaçants : des armes. Des engins de mort, interdits aux milices familiales, mais qui cadraient bien avec la devise des Lamaïs : « Deux précautions valent mieux qu’une. »
Cette découverte avait valu pas mal de cauchemars aux jumelles, mais aussi un mépris salutaire envers leur interminable chaîne d’ancêtres. Si les Lamaïs avaient vaincu le temps, elles ne parviendraient jamais à surmonter leur profonde insécurité. Pour finir, Maïa se souvenait surtout des mois qu’elle avait passés à se creuser la tête sur l’énigme. Elle avait découvert que une fois résolus, les rébus perdaient tout intérêt.
— Tout ce que je peux vous dire, lui confia Brill avant de partir, c’est qu’il s’agit d’une entreprise de transport et de communication faisant appel à des techniques traditionnelles perfectionnées. Les femmes de notre clan apprécient tout ce qui leur permet de s’agrandir en se dispersant.
— L’affaire a-t-elle un rapport avec le Modeleur ou le lanceur spatial ? risqua Maïa, la clone persime sur les talons.
— C’est de m’avoir vue avec Iolanthe et le commodore des Pinnipèdes, l’autre soir, qui vous a donné cette idée ? risqua Brill, les yeux lançant des éclairs. Non, rien à voir. Le Conseil a fait mettre Botjelli sous scellés. Que voulez-vous ? On n’arrête pas un dragon qui charge en lui tirant sur la queue.
— Je me demande comment vous avez su, pour l’ossuaire des Lamaïs, dit Maïa en l’accompagnant à la porte. Je pensais qu’elles l’avaient toujours ignoré. Vous avez parlé à Leie ?
— Ne vous montez pas le bourrichon, coupa Brill en lui tendant la main. Bonne chance, Maïa. J’espère vous revoir.
« J’espère vivre assez vieille pour ça », se dit-elle.
Après le départ de Brill, elle se coucha, épuisée, mais trop énervée pour dormir. Renna aussi était immortel, à sa façon. Lysos l’aurait trouvée idiote, mais il en avait probablement autant à son service. Et peut-être avaient-ils raison tous les deux…
Le jour se leva sur un spectacle surnaturel. Du givre s’évaporait des fleurs du jardin, qui sentait la rose et la solitude. Odo vint la chercher pour sa promenade matinale. Elles n’échangèrent pas un mot. Maïa ruminait les paroles de Brill.
Elle y songeait encore lorsque la voiture passa devant le palais du Conseil. Les manifestants étaient moins nombreux que la dernière fois. Elle ne vit ni Naroïne ni son père.
« Le mouvement se délite », songea Maïa. Même s’il se faisait encore sentir sur la côte, comment les mâles pourraient-ils vaincre les grands clans et regagner un terrain perdu depuis des temps immémoriaux ? Qu’étaient les Gardiens ou le Grand Modeleur pour le marin de base ? Peut-on vraiment nourrir pendant plus de mille ans un sentiment d’injustice abstrait ?
Autre pensée inquiétante… Certains des tests que Brill lui avait fait passer mesuraient des aptitudes requises chez les pilotes ou les navigateurs. Était-elle mandatée pour recruter des briseuses de grève ? Il y avait assez de matelotes pour armer quelques cargos. Sans officiers, ils n’iraient pas loin, mais si on trouvait des femmes pour les commander ?
« Je refuserais, se dit Maïa. Même si j’apprenais que je suis faite pour ce métier, je ne contribuerais pas à priver les hommes de leur niche, de leur seule fierté en ce monde. »
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