Enfin, pas de conclusions hâtives. Cette situation la plongeait dans la paranoïa et la dépression. Elle détourna le regard de la manifestation et surprit le sourire sardonique d’Odo.
Le lendemain, il plut, et la promenade fut annulée. Maïa lut un peu, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à Renna. « De toute façon, il aurait fini par repartir, se dit-elle. Il ne pouvait rien y avoir de durable entre nous. »
Elle pleurait – et pleurerait – toujours son ami, mais il fallait se faire une raison : elle avait des devoirs envers les vivants. Envers Leie. Et Brod lui manquait affreusement.
Cette nuit-là, elle fut réveillée par un bruit de pas et de paroles dans le couloir. Des ombres passèrent sous sa porte.
— … je savais que ça ne pouvait pas durer !
— Ce n’est pas fini, dit une autre voix, plus mesurée.
— Tu as vu les rapports ! Ces lambins de vrils accepteront notre offre symbolique bien avant le printemps !
Les voix et les pas s’éloignèrent. Maïa rejeta ses couvertures et courut pieds nus, en chemise de nuit, vers la porte de sa chambre. Trois Persimes tournaient au coin du couloir. Elle fut un instant tentée de les suivre… et partit en sens inverse. Les Persimes étaient-elles sûres de la tenir à leur merci ou se fichaient-elles de ce qu’elle pouvait bien faire, en tout cas, elle n’était plus gardée.
Elle traversa une grande salle, puis une autre, d’où partait un escalier menant à une tour. Des voix approchèrent. Maïa se tapit dans l’ombre. Deux femmes passèrent devant elle.
— … regrette d’en sacrifier autant devant les tribunaux.
— Pour les Reeces, dix serait un minimum. Il faut parfois savoir faire confiance à son clan d’avocates.
— Mouais. Quelle comédie ! Surtout que nous avons gagné !
— C’est dur. Je n’aimerais pas payer pour les autres.
— Seuls importent le clan et la cause, soupira la seconde femme en s’éloignant. Que la Loi fasse son…
Maïa grimpa quatre à quatre l’escalier qu’elles venaient de libérer. De sa chambre, Maïa avait vu plusieurs fois de la lumière briller tout en haut, accompagnée des échos d’une discussion tendue. Mais ce soir, le ton était à la jubilation.
Une porte s’ouvrait sur le palier du troisième étage. Une ampoule électrique brûlait sous un abat-jour en parchemin, éclairant une bibliothèque. Au centre de la pièce trônait une table de bois sculpté, couverte de papiers, entourée de fauteuils de cuir disposés dans un désordre incongru.
Maïa entra d’un pas hésitant. À ses yeux, cette pièce était plus intimidante que le Grand Théâtre. Elle s’approcha des reliefs de la réunion, défroissa des chiffons de papier, examina des feuilles couvertes de calculs hâtifs… et découvrit quelque chose de plus parlant. Un journal, complet cette fois.
Mises en accusation dans l’affaire de l’enlèvement du Visiteur.
Les tragiques événements qui se sont déroulés dans les Dents du Dragon durant la semaine du Soleil lointain ont amené la procureuse planétaire Pudu Lang à porter plainte contre quatorze personnes soupçonnées du rapt de Renna Aarons, émissaire itinérant du Phylum hominien. Cet enlèvement, qui s’est conclu tragiquement par la mort accidentelle de l’étranger, n’a fait qu’ajouter à la sinistre ambiance qui a marqué cette année de troubles amorcée par l’arrivée de son vaisseau…
Maïa sauta quelques paragraphes et lut :
Il est probable que les brebis galeuses des clans Hutu, Savani, Persim, Wayne, Beller et Jopland plaideront coupable et que l’affaire ne passera jamais devant les tribunaux. « Justice sera rendue, a annoncé la procureuse Lang. Si le Phylum vient fourrer son nez chez nous, il n’aura pas lieu de se plaindre. Un intrus a poussé certaines de nos citoyennes à des actes répréhensibles, mais la question aura été réglée selon nos traditions ancestrales. »
À celles qui réclament un procès public, la Haute Cour répond qu’elle croit de l’intérêt du public de calmer le jeu plutôt que d’attiser la quasi-hystérie ambiante. Tant que les coupables sont punies, à quoi bon sombrer dans le sensationnalisme ?…
Ça expliquait les bribes de conversation qu’elle avait surprises. La bonne nouvelle, c’était que même le camp vainqueur de l’empoignade politique, celui d’Odo, ne faisait pas la Loi dans les tribunaux. Allons, il y avait encore d’honnêtes fonctionnaires, selon les critères stratoïns. D’un autre côté… Réprimer des actions individuelles aurait pu avoir un sens dans le Phylum, mais ici, les actes étaient souvent dictés par des clans ou des groupes de clans. La Loi qui se prétendait au service de tous assurait en fait les intérêts des puissantes.
Il y avait un autre article.
Douze guildes acceptent un compromis.
Un accord serait intervenu dans le conflit sur les conditions de travail qui perturbe les échanges le long de la côte Méchante. Les guildes maritimes sont enfin revenues à la raison et ont renoncé à leurs exigences absurdes, comme le gouvernement conjoint du Fonds technologique de Botjelli. En retour, le Conseil a promis d’ériger un monument commémorant la visite de Renna Aarons, et d’autoriser les équipages masculins à naviguer sur certains types de vaisseaux auxiliaires jusqu’alors réservés…
Brill avait raison. Les hommes et leurs alliées n’étaient pas de taille à lutter contre l’inertie qui finissait toujours par l’emporter sur Stratos. Les guildes avaient obtenu une ou deux concessions symboliques et le camp d’Odo y laisserait peut-être quelques plumes. Mais Botjelli était retombé entre les mains de ses gardiennes, qui reprendraient l’entraînement afin de faire exploser de grands vaisseaux de neige désarmés.
Une photo accompagnait l’article. On y voyait trois femmes montrant à des officiers la maquette d’un vaisseau étincelant. « Des commodores et des investisseuses discutent d’un nouveau projet d’entreprise », disait la légende. En y regardant de plus près, l’une des femmes était Brill Upsala en plus jeune, les yeux embrasés de passion. Le vaisseau luisant était d’un modèle inconnu de Maïa. Tout à coup, elle étouffa un hoquet de surprise. Les vaisseaux auxiliaires dont parlait l’article seraient donc des zep’lins ? Mais ça voudrait dire…
Tout à coup, une voix se fit entendre, dans son dos.
— Ha ! Toujours prête à fourrer son nez dans ce qui ne la regarde pas, celle-là !
Maïa se retourna d’un bond. Dans un coin sombre de la pièce, une silhouette était vautrée dans un fauteuil, un cigare à la main. Une longue cendre ornait l’extrémité rougeoyante.
— Dommage que ça ne doive te mener qu’à la tombe.
— C’est vous qui êtes cuite, Odo, dit Maïa avec jubilation. Votre clan vous largue pour avoir la paix !
— On nous apprend à nous considérer comme les cellules d’un vaste organisme, rétorqua la vieille Persime d’un ton mordant.
Puis elle ajouta, plus bas :
— Je n’y avais jamais réfléchi, mais… et si une cellule n’avait pas envie d’être sacrifiée pour ce foutu organisme ?
— Grande nouvelle, Odo ! Vous êtes humaine. Tout au fond de vous, vous êtes exactement comme les vars : unique.
— En d’autres circonstances, je t’aurais engagée, rusée petite estivienne, fit Odo en écartant l’insulte d’un haussement d’épaules. Et j’aurais laissé pour instruction à mes arrière-petites-filles de trahir tes héritières. Mais j’ai décidé de me venger à chaud en t’emmenant avec moi nourrir le dragon.
— Vous… vous n’avez plus besoin de moi. Ni de Leie ni de Brod, fit Maïa en reculant d’un pas.
— Exact. À la vérité, ils ont déjà été remis aux Nitocrisses. En temps normal, je t’aurais laissée partir, toi aussi, poursuivit-elle tandis que le cœur de Maïa faisait un bond. Je me serais régalée de voir tes prétendus amis se défiler, trouver des prétextes pour ne pas tenir leurs promesses, te lâcher dans un appartement minable, avec un boulot minable et de vagues histoires à raconter à ton unique enfant d’hiver sur le temps où tu frayais avec les grandes de ce monde. Mais je ne serai plus là pour voir ça, alors je vais me faire Plaisir autrement. Les Persimes me doivent bien ça !
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