— Vous me haïssez, souffla Maïa. Pourquoi ?
— Pourquoi ? répéta hargneusement Odo. Parce que tu as eu ce que je ne pouvais avoir, jeune var. Je l’ai connu. Débordant d’une virilité estivale en pleine saison de givre, et pourtant aussi maître de lui qu’une Prêtresse. Je pensais me contenter d’un Plaisir par procuration et je l’ai envoyé à la maison bellère, avec de jeunes clones de moi-même. Mon âme en est restée insatisfaite ! Ce monstre éveillait en moi une jalousie maladive envers mes propres sœurs ! Il ne t’a jamais touchée, mais il était et demeure tien, dit-elle d’une voix rauque en se penchant haineusement vers Maïa. Voilà pourquoi, petite vierge allumeuse, je demanderai à ce maudit clan, que j’ai servi pour rien toute ma vie, la faveur de ta compagnie en enfer.
Les paroles d’Odo étaient censées glacer le sang de Maïa. Mais loin de la terrifier, Odo lui avait fait un cadeau plus précieux qu’elle ne l’imaginait.
… il était et demeure tien…
Maïa se redressa de toute sa taille, lança à Odo un ultime regard de pitié, qui porta visiblement, et se détourna.
— N’essaie pas de fuir ! s’écria la vieille Persime. Les gardes ont pour ordre de…
Sa voix s’étrangla. Maïa quitta la pièce à présent silencieuse et descendit l’escalier peuplé de courants d’air. Au lieu de prendre vers sa chambre, elle traversa un vaste atrium orné de statues aux visages identiques et sans joie dans la pénombre. L’énorme porte pivota lourdement sur ses gonds.
L’air frais chassa l’odeur infecte de tabac et l’amertume qui lui collaient à la peau. Elle leva les yeux vers le ciel. Les constellations hivernales scintillaient au-dessus du halo éclatant projeté par le dôme du Grand Temple, de l’autre côté de la colline. Un océan de lumières brillait au pied de l’acropole, de chaque côté d’un ruban noir – le fleuve.
L’allée traversait le parc avec ses vieux arbres terrestres et menait vers le mur d’enceinte. Maïa s’approcha du portail avec assurance. Une sentinelle en livrée sortit d’une guérite et lui adressa un petit salut interrogateur.
— Je peux vous aider, mademoiselle ? demanda-t-elle.
— Non merci. Je m’en vais.
— Je sais pas trop, mademoiselle. C’est très…
— Vous avez ordre de m’empêcher de sortir ?
— Euh… plus depuis quelques jours. Mais…
— Alors, ne vous interposez pas entre une fille de Stratos et ses droits.
C’était une invocation bizarre, réminiscence d’un roman pour vars. La garde hésita un moment puis se décida à ouvrir la porte. Maïa la remercia, sortit et se retrouva pieds nus, en chemise, dans une ville inconnue, en pleine nuit.
C’est ce que voulaient les Persimes, bien sûr. Elles n’avaient plus besoin d’elle, elle était plus encombrante qu’autre chose, en fin de compte. Mais la tuer risquait d’attiser à nouveau la grève des marins et de faire franchir à la mécanique paresseuse de la Loi un imperceptible seuil de tolérance. Alors que de cette façon, les Persimes avaient une chance de s’en tirer grâce au sacrifice d’Odo, qui avait de toute façon cessé d’être utile au clan. L’évasion de Maïa la pousserait peut-être à mettre fin proprement au problème, en évitant un rituel dégradant de condamnation et de punition.
« Je sais qu’on se sert encore de moi, se dit Maïa. Eh bien, je le sais, et je choisis lucidement d’être utilisée.
« Bon, et après… que vais-je choisir ? »
Sûrement pas de fonder une dynastie immortelle. Elle caressait toujours l’espoir d’avoir des enfants, une maison, et d’y vivre dans la chaleur de l’amour partagé. Mais pas comme ça. Pas selon le rythme immuable, sans passion, de Stratos. Si Leie suivait cette voie, elle lui souhaitait bonne chance. Sa sœur jumelle était assez futée pour fonder un clan sans elle. Elle avait d’autres buts, à présent.
Elle s’était affranchie de tout devoir envers Lysos et son héritage. Ça ne signifiait pas qu’elle voulait en revenir aux anciens schémas sexuels ou aux antiques terreurs du patriarcat. C’étaient des solutions qu’elle excluait d’avance.
Non, si elle ne pouvait pas vivre dans une époque scientifique, où il était permis d’oser, elle pouvait au moins faire comme si. Elle n’était sûrement pas seule à avoir ces idées. Brill lui avait laissé entendre qu’elle les partageait. Le droit de voler à nouveau concédé aux guildes finirait par changer Stratos, d’autres actions finiraient par faire subtilement avancer les choses. Par détourner peu à peu le lourd dragon de la voie sur laquelle l’entraînait son élan.
« C’est Renna qui a tout mis en branle. Mais j’ai joué mon rôle, moi aussi. Pour lui et pour moi, je continuerai. »
Les Upsalas et les Nitocrisses allaient lui faire une offre. Elle l’écouterait poliment, mais sa réaction risquait de les surprendre. Elle avait peut-être son mot à dire. « Et pourquoi ne ferais-je pas ce dont moi j’ai envie, pour changer ? »
C’était l’ironie suprême. Elle relevait sans crainte le défi de l’indépendance, du combat solitaire pour la survie, et elle s’apprêtait à partager son cœur ! Enfin, c’était une étape de sa renaissance personnelle, de son passage à l’âge adulte. Et ça prendrait peut-être un peu plus de temps, mais Stratos finirait bien par se réveiller, elle aussi, par sortir de son rêve de constance, du berceau construit par Lysos qui n’était plus protecteur mais contraignant.
À un détour de la route, Maïa se retrouva sur une hauteur. Derrière les montagnes descendait lentement la nébuleuse que les Stratoïnes appelaient la Griffe et le Phylum le Sourcil de Dieu. Quelque part dans le néant glacé, d’immenses vaisseaux de cristal fonçaient sur Stratos pour mettre fin à un isolement dont Lysos devait bien savoir qu’il ne pouvait durer toujours. On ne saurait qu’à ce moment-là si les humains avaient atteint une forme de sagesse, s’ils avaient mis au point une nouvelle trame de vie qui méritait d’être intégrée au tout.
Elle se retourna en entendant des cris et un bruit de sabots. C’était une voiture à cheval qui venait de la citadelle persime. Elle serra les poings, se croyant poursuivie. Mais non.
La voix des passagers allait du ténor au baryton, leur émotion était trop visible.
— Maïa !
Elle crut que son cœur allait éclater. Elle se fendit d’un sourire allant d’une oreille à l’autre et fit de grands signes à Brod et Leie, debout dans la voiture cahotante. Ils riaient à gorge déployée, tandis que Naroïne faisait claquer les rênes. Derrière, Clevin semblait à la fois ravi et affolé de cette course folle.
Soudain, une lumière crue tombant d’en haut illumina les environs. Maïa leva la tête. Dans le ciel brillait un point qui aurait pu être une étoile, mais palpitant comme une balise. Il devint plus éclatant qu’aucune lune, ou même que Wengel. Des ondes multicolores, aveuglantes, firent loucher Maïa.
Elle crut d’abord que ce prodige lui était réservé, leur était réservé, à elle et à ceux qu’elle aimait, parmi les cent mille âmes de cette ville. Puis vinrent des bruits de portes s’ouvrant à la volée, de gens sortant de chez eux en courant et s’interpellant tout en regardant le ciel, les yeux écarquillés. Des femmes, des enfants et quelques hommes emplirent bientôt les rues, se montrant le ciel, certains apeurés, d’autres avec un émerveillement proche de la vénération.
On n’en eut la certitude qu’au bout de plusieurs heures, mais quand l’aube vint, c’était visible à l’œil nu. Le point lumineux s’éloignait. Il laissait le peuple de Stratos à son isolement.
Pour un temps.
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