Mais je recommencerai, s’il le faut. Pour Shedemei. Il tâtonna, trouva la main de son épouse et la serra. Shedemei ne s’éveilla pas, mais sa main se referma légèrement sur la sienne.
Luet avait du mal à dormir. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Nafai, de s’inquiéter pour lui. En vain Surâme la rassurait-elle : Il s’en sort bien, tout ira parfaitement. La nuit était tombée depuis longtemps et Chveya dormait à poings fermés quand Luet sombra enfin dans le sommeil.
Ce ne fut pas un sommeil réparateur. Elle ne cessa de rêver de Nafai en train d’avancer en crabe le long de corniches, d’escalader des falaises à pic avec parfois un arc à la main, parfois un pulsant, mais la falaise devenait de plus en plus raide jusqu’à basculer en arrière ; Nafai s’accrochait comme un insecte au rocher en surplomb, puis il lâchait prise et tombait…
Et elle s’éveillait à demi, comprenait qu’il s’agissait d’un rêve, retournait d’un geste impatient son oreiller couvert de sueur et tentait de se rendormir.
Enfin elle eut un rêve où elle ne voyait pas Nafai mourir. Non, cette fois, il se trouvait dans une salle où brillaient l’argent, le chrome, le platine et la glace. Il était couché sur un bloc de glace que la chaleur de son corps creusait peu à peu sous lui ; il s’enfonça ainsi jusqu’à ce qu’il fût entièrement entré dans la glace ; alors, elle se referma sur lui en gelant. Qu’est-ce que ce rêve ? se demanda-t-elle. Puis : Si je sais que c’est un rêve, cela veut-il dire que je suis éveillée ? Et si oui, pourquoi ne s’arrête-t-il pas ?
Il ne s’arrêta pas. Elle vit que loin d’être immobilisé dans la glace, Nafai continuait à la traverser. Son dos, ses fesses, ses mollets, ses talons, ses coudes, le bout de ses doigts et sa tête commencèrent à s’arquer en dessous du bloc, et elle se demanda : Qu’est-ce qui maintient cette glace en l’air ? Pourquoi Nafai n’est-il pas retenu, lui aussi ? Son corps saillait de plus en plus, et soudain il tomba ; il heurta le sol scintillant après une chute d’un mètre. Ses yeux s’ouvrirent, comme s’il avait dormi durant sa traversée de la glace. Il roula sur le côté pour sortir de l’ombre du bloc et dès qu’il se redressa dans la lumière, elle s’aperçut que son corps s’était transformé. Là où les lumières le frappaient, la peau brillait comme si elle était revêtue d’une couche extrêmement fine du même métal que les murs. C’était comme une armure, comme une nouvelle peau. Comme elle étincelait !… Et soudain, Luet comprit qu’elle ne réfléchissait nullement la lumière : on eût dit qu’elle diffusait son propre éclat. Ce que Nafai portait – et elle ignorait ce que c’était – tirait son énergie de son corps et quand il pensait à une partie de lui-même, à un membre qu’il voulait déplacer ou seulement regarder, il se mettait à scintiller de cet endroit.
Regarde-le, se dit Luet. C’est devenu un dieu, pas seulement un héros. Il brille comme Surâme. Il est le corps de Surâme.
Mais c’est absurde ! Surâme est un ordinateur et n’a nul besoin d’un corps de chair et de sang. Au contraire : coincée dans un corps humain, elle perdrait son immense mémoire, sa vitesse luminique de réaction.
Néanmoins, le corps de Nafai étincelait et Luet savait que ce n’était pas celui de Surâme, bien qu’elle n’y comprit rien.
Elle vit Nafai s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras, et quand elle fut contre lui, elle sentit l’armure scintillante s’élargir pour l’inclure, si bien qu’elle aussi se mit à briller. Sa peau fourmillait de vie, comme si chacun de ses nerfs s’était branché sur le revêtement de métal d’une molécule d’épaisseur qui la recouvrait comme une transpiration. Et soudain, elle comprit : chaque scintillement indiquait l’emplacement où un nerf se connectait à cette couche de lumière. Elle s’écarta de Nafai et la nouvelle peau resta sur elle, alors qu’elle n’avait pas comme lui traversé la glace qui la lui avait donnée. C’est sa peau que je porte, se dit-elle ; mais elle songea en même temps : Moi aussi j’ai endossé le corps de Surâme et me voici vivante pour la première fois de ma vie.
Que signifie ce rêve ?
Mais comme elle posa cette question en rêve, elle n’obtint de réponse qu’en rêve : elle vit le Nafai et la Luet oniriques faire l’amour, avec une telle passion qu’elle en oublia qu’il s’agissait d’un songe et s’abîma dans l’extase de l’acte. Quand ils eurent fini, elle vit le ventre de son double onirique gonfler, puis un bébé lui sortir de l’aine et se glisser, lumineux, dans les bras de Nafai, car l’enfant lui aussi était recouvert de la nouvelle peau toute vivante de lumière. Ah, que cet enfant était beau ! Il était magnifique !
Réveille-toi.
Elle eut l’impression d’entendre une voix, tant les mots étaient clairs et forts.
Réveille-toi.
Elle se redressa soudain en cherchant à discerner qui lui avait parlé, à reconnaître la voix qui flottait dans sa mémoire.
Lève-toi.
Ce n’était pas une voix : c’était Surâme. Mais pourquoi Surâme interrompait-elle son rêve, alors qu’il provenait sûrement d’elle ?
Debout, Sibylle de l’Eau, lève-toi sans bruit et marche sous la lune jusqu’à l’endroit où Vas projette de tuer son épouse et son rival. Attends-les sur la corniche qui a sauvé la vie de Nafai.
Mais je ne suis pas assez forte pour m’opposer à lui, s’il a le meurtre au cœur !
Il suffira de ta présence. Mais tu dois absolument être là et tu dois t’y rendre tout de suite, car il est de garde et se croit le seul, avec Sevet, qui ne dorme pas… Il va bientôt gratter à la tente d’Obring et alors il sera trop tard ; tu n’arriveras pas à la montagne sans te faire voir.
Luet sortit de la tente, si ensommeillée qu’elle avait encore l’impression de rêver.
Pourquoi faut-il que je descende la montagne ? demanda-t-elle, hébétée. Pourquoi ne pas simplement prévenir Obring et Sevet de ce que leur réserve Vas ?
Parce que s’ils te croient, Vas n’existera plus dans votre collectivité. Et s’ils ne te croient pas, Vas deviendra ton ennemi et tu ne connaîtras plus la sécurité. Fais-moi confiance. Fais ce que je te dis et tous vivront, tous vivront.
Tu en es sûre ?
Naturellement.
Tu n’as pas plus le don de prévoir l’avenir que n’importe qui. Jusqu’où va ta certitude ?
Les chances de réussite sont d’environ soixante pour cent.
Ah, merveilleux ! Et les quarante pour cent de risque d’échec, tu en fais quoi ?
Tu es très intelligente ; tu improviseras, tu y arriveras.
J’aimerais avoir autant confiance en toi que toi en moi.
La seule raison qui t’en empêche, c’est que tu ne me connais pas aussi bien que je te connais.
Tu peux lire mes pensées, chère Surâme, mais tu ne pourras jamais me connaître, parce que rien en toi ne peut ressentir ce que je ressens ni penser comme je pense.
Crois-tu que je l’ignore, orgueilleuse que tu es ? Faut-il que tu t’en moques ? Descends la montagne. Doucement, prudemment ; le chemin se dessine à la lumière de la lune, mais il est traître. Obring est éveillé à présent ; tu es juste dans les temps. Maintiens ton avance sur eux, assez loin pour qu’ils ne t’entendent pas, pour qu’ils ne te voient pas.
Elemak avait remarqué que Sevet et Obring prenaient des gourdes supplémentaires dans le magasin. Aussitôt, il avait compris ce que cela signifiait : un plan pour essayer d’atteindre Dorova. En même temps, il n’arrivait pas à croire que ces deux-là aient mijoté un projet ensemble : ils ne se parlaient jamais, ne fût-ce qu’à cause de Kokor qui veillait à ce qu’ils n’en aient pas l’occasion. Non, il y avait un troisième larron derrière tout ça, quelqu’un de tellement plus doué qu’eux pour ce genre de supercherie qu’Elemak n’avait rien vu quand il ou elle avait volé une gourde supplémentaire.
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