Orson Card - L'exode

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Pour Nafai et ses compagnons, la page de Basilica est définitivement tournée. Quittant, sous la contrainte des événements, la quiétude de la cité des femmes, ils doivent à présent affronter le rude désert d’Harmonie. Commence alors pour eux un voyage de plusieurs années qui doit les mener jusqu’aux vaisseaux stellaires, synonymes de retour vers la Terre. Au cours de leur exode, jalousie et rancœur font leur apparition au sein de la communauté et le groupe menace de se désintégrer. En dépit des doutes et des difficultés qui jaillissent, Nafai continue de placer sa confiance et sa foi en Surâme. Mais que peut faire même le plus puissant des ordinateurs dieux lorsque la haine s’installe dans le cœur des hommes ?

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Et puis, juste avant la nuit, Vas s’était porté volontaire pour l’avant-dernière garde, exécrée de tous. Obring avait choisi la dernière ; pas besoin d’être génial pour comprendre qu’ils projetaient de fuir durant la garde de Vas. Les crétins ! Croyaient-ils parvenir à descendre la montagne, puis à contourner la baie par la plage avec seulement deux gourdes d’eau douce ? C’était impossible avec des bébés.

Ils ne vont pas emmener leurs enfants !

Cette idée était tellement ignoble qu’Elemak faillit ne pas y croire. Mais il prit conscience que ce devait pourtant être vrai. Le dégoût que lui inspirait Obring redoubla ; mais Vas… difficile d’imaginer Vas capable d’un geste pareil : il raffolait de sa fille ; il l’avait même baptisée d’après son propre nom – allait-il l’abandonner d’une manière aussi cruelle ?

Non. Non, il n’a nulle intention de l’abandonner. Obring n’hésiterait pas, lui. Il quitterait aussi Kokor, dans la foulée : il rongeait sans cesse son frein sous les chaînes du mariage. Mais Vas ne partirait pas sans sa fille ; donc il a un autre but ; pour lui, il n’est pas question de s’enfuir jusqu’à la cité en compagnie de Sevet et d’Obring. Au contraire : il projette de nous raconter que Sevet et Obring sont partis pour la cité après sa garde ; il les aura suivis le long de la montagne dans l’espoir de les arrêter, mais au lieu de cela, il aura découvert leurs corps sans vie au pied d’une falaise…

Comment sais-je tout cela ? s’étonna Elemak. Pourquoi cela m’apparaît-il si clairement ? Pourtant, il ne pouvait douter de ses conclusions.

Il s’attribua la garde du milieu de la nuit et à la fin, après avoir éveillé Vas et regagné sa tente, il repoussa le sommeil, tout en restant allongé les yeux fermés, la respiration lourde, au cas où Vas viendrait vérifier qu’il dormait. Mais non, Vas ne vint pas. Et il n’alla pas non plus à la tente d’Obring. Le tour de garde s’écoulait lentement et finalement, malgré ses efforts, Elemak s’endormit. L’espace d’un instant, peut-être. Mais il dut s’endormir car il s’éveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Il y avait eu quelque chose… un bruit. Il se redressa sur son lit dans l’obscurité, l’oreille tendue. À ses côtés, il entendait la respiration d’Eiadh et de Proya ; difficile de percevoir quoi que ce soit d’autre. Il se leva le plus silencieusement possible, s’approcha de l’entrée de la tente, sortit. Vas ne montait pas la garde et personne ne le remplaçait.

Doucement, sans bruit, il gagna la tente de Vas. Disparu, et Sevet avec lui – mais la petite Vasnaminanya était toujours là. Cet acte monstrueux emplit de rage le cœur d’Elemak. Quoi que Vas ait manigancé – abandonner sa fille ou tuer sa femme – c’était innommable.

Je vais le retrouver, se dit Elemak, et il va payer. Je savais qu’il y avait des fous dans cette expédition, des fous, des imbéciles et des femmelettes, mais j’ignorais qu’il s’y trouvait quelqu’un d’aussi cruel. Je n’aurais jamais cru Vas capable de ça ; je crois surtout que je ne le connaissais pas, en vérité. Et je n’en aurai jamais l’occasion, parce qu’il mourra à l’instant même où je mettrai la main sur lui.

Qu’il était donc facile de les emmener le long de la montagne ! Ils avaient une confiance aveugle en lui. C’était sa récompense pour cette année passée à leur faire croire qu’il ne leur en voulait pas de l’avoir trompé. Si, au-delà d’une certaine froideur envers Obring, il avait laissé paraître la moindre étincelle de colère, jamais son beau-frère ne lui aurait fait assez confiance pour l’accompagner comme un porc à l’abattoir. Mais Obring se fiait à lui et Sevet aussi, malgré son air renfrogné.

Le chemin recelait quelques difficultés ; il dut les aider plus d’une fois à franchir un passage délicat. Mais au clair de lune, ils ne percevaient pas le danger réel, et à chaque obstacle, il s’arrêtait pour les assister. Avec quel luxe de précautions il prenait la main de Sevet et la guidait dans une pente ou entre deux rochers ! Il murmurait : « Tu vois où tu dois t’accrocher, Obring ? » Et Obring répondait : « Oui », ou hochait la tête : Tu vois, je peux me débrouiller, Vas, parce que je suis un homme. Quelle rigolade ! Quelle bonne farce aux dépens d’Obring, si pathétique dans sa fierté de participer à ce vaste plan ! Quelles larmes amères je verserai quand nous descendrons chercher les cadavres ! Et les autres pleureront sur moi quand je prendrai ma petite fille dans les bras en lui parlant tout bas de sa mère qui la laisse orpheline ! Orpheline – mais portant le nom de son père. Et je l’élèverai de telle façon qu’il ne reste aucune trace en elle de sa traîtresse de mère. Elle deviendra une femme d’honneur, incapable de trahir un homme de bien qui lui aurait tout pardonné, sauf de donner son corps au mari de sa propre sœur, à cet arriviste méprisable et répugnant. Tu lui as permis de vider sa petite timbale en toi, Sevet, ma chérie ; c’est pourquoi je vais en finir avec toi.

« C’est là que Nafai et moi avons essayé de passer, murmura-t-il. Vous voyez le roc lisse que nous devions traverser, qui brille sous la lune ? »

Obring acquiesça.

« Mais le vrai chemin, c’est la corniche qui lui a sauvé la vie. Il n’y a qu’un passage difficile – un saut d’une hauteur de deux mètres – mais après la voie est dégagée le long de la falaise, et ensuite on arrive au parcours le plus facile qui mène à la plage. »

Ils le suivirent au-delà de l’endroit d’où il avait observé les efforts de Nafai pour atteindre la corniche. Quand il était devenu manifeste qu’il allait réussir, il l’avait appelé et s’était porté à son secours. Il allait maintenant aider ses deux acolytes à descendre sur le ressaut ; mais il ne les y rejoindrait pas. Non, il frapperait Obring à la tête et le projetterait par-dessus bord. Alors, Sevet comprendrait ; elle saurait pourquoi il l’avait entraînée dans la montagne. Et enfin, enfin ! elle le supplierait de lui pardonner. Elle implorerait sa clémence, elle pleurerait, elle sangloterait. Et pour toute réponse, il ramasserait les pierres les plus lourdes qu’il pourrait trouver et les lui jetterait pour l’obliger à fuir sur la corniche. Il la mènerait vers le rétrécissement et continuerait à lui lancer des pierres jusqu’à ce qu’elle trébuche ou qu’un projectile lui fasse perdre l’équilibre. Alors, elle tomberait en hurlant, et lui, il entendrait son cri et le chérirait toujours.

Après, naturellement, il prendrait le vrai chemin pour descendre et trouverait leurs corps là où le pulsant était tombé. Si par extraordinaire l’un d’eux vivait encore, il n’aurait pas de mal à lui briser le cou – personne ne s’étonnerait qu’ils se soient rompu la nuque dans leur chute. Mais ils avaient peu de chance d’y survivre : cela faisait une sacrée hauteur ; le pulsant lui-même s’était éparpillé en arrivant en bas. Cet exaspérant petit pizdoune de Nafai aurait été dans le même état s’il n’avait pas atterri sur cette corniche invisible. Enfin, Nafai ne représentait qu’une gêne ; Vas se souciait peu qu’il vive ou meure, du moment que, tous les pulsants détruits, l’expédition était obligée de regagner la civilisation. Et voici qu’avant même cette décision, l’occasion s’offrait à lui de se venger sans attirer les soupçons. « Ils ont dû m’entendre, parce qu’ils se sont mis à marcher beaucoup trop vite, surtout de nuit. Et puis je les ai vus se diriger vers la corniche ; je la savais très dangereuse, je les ai appelés, mais ils n’ont pas compris, je suppose, que je les mettais en garde. Ou bien ils s’en fichaient. Dieu me vienne en aide, pourtant je l’aimais ! La mère de mon enfant ! » Je verserai même un pleur sur eux et tout le monde me croira. Comment faire autrement ?

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