La créature fit halte devant la fenêtre et se tourna vers lui.
— Vos paysans ont tué leurs seigneurs. Cela est… contre nature. Nous sommes comme nous sommes. Nous tenons cette phrase dans nos têtes des animaux qui étaient nos ancêtres.
Stupéfié par cette déclaration, Dietrich ne recouvra sa voix qu’avec difficulté.
— Vous… vous comptez des animaux parmi vos ancêtres ?
Il imagina d’horribles accouplements bestiaux. Des femmes couchant avec des chiens. Des hommes couvrant des ânesses. Qu’est-ce qui avait pu naître de ces unions ? Quelque chose d’indicible. De monstrueux.
— Dans les temps anciens, répondit le Krenk. Ils étaient semblables à vos abeilles en ce qu’ils pratiquaient la division du travail. Ils n’avaient pas de phrases dans leur tête pour leur donner leurs devoirs. Ces phrases étaient écrites dans les atomes de leur chair, des atomes que sires et dames transmettaient à leurs rejetons, et ainsi de suite jusqu’à nous, à l’issue d’une ère entière. C’est ainsi que chacun de nous connaît sa place dans la grande toile. « Il en a toujours été ainsi ; il en est toujours ainsi. »
Dietrich trembla. Tous les êtres désirent la fin qui leur est propre et progressent vers elle par nature. Ainsi, une pierre, qui est terre, progresse par nature vers la terre ; un homme, qui aime faire le bien, progresse par nature vers Dieu. Mais les appétits de l’animal sont déterminés par l’estimative, une puissance qui règne sur lui en despote, alors que, chez l’homme, ils sont mus par la puissance cognitive, qui les gouverne de façon policée. Ainsi donc, le mouton juge que le loup est son ennemi et le fuit sans réfléchir ; mais un homme peut décider de fuir ou de résister, en fonction de ce que suggère la raison. Et cependant, si les Krenken étaient assujettis à l’ instinctus , l’appétit rationnel n’aurait pu exister en eux, car il va de soi qu’un appétit supérieur gouverne toujours un inférieur.
Ce qui signifiait que les Krenken étaient des bêtes.
Dietrich se remémora des histoires d’ours et de loups doués de la parole entraînant des enfançons vers la mort. L’idée que l’être naguère perché sur une poutre fut une simple bête parlante le plongeait dans une terreur sans nom, et il s’empressa de fuir Jean.
Et Jean le fuyait lui aussi.
Parfois, Sharon avait l’impression que Tom et elle n’avaient pas de vie commune mais vivaient séparément dans le même appartement. Seule la force d’inertie préservait leur couple. Elle n’avait jamais confié ce sentiment à Tom, qui, de son côté, n’était pas du genre à déchiffrer les indices par lesquels elle l’exprimait. De sorte qu’ils ne discutaient jamais des erreurs de perception qu’elle pouvait commettre. Au lieu d’aborder le sujet avec lui, elle le soumettait sans toujours s’en rendre compte à des épreuves auxquelles il ne pouvait qu’échouer. La découverte qu’elle venait de faire se devait d’être célébrée, et il est difficile de faire la fête en solitaire. Elle prépara donc un dîner en amoureux, comme elle l’avait déjà fait par le passé.
Les questions domestiques n’étaient pas son point fort. Tom avait un jour déclaré qu’elle n’était qu’à moitié domestiquée. Toutefois, si elle n’avait rien d’un cordon bleu, lui n’était pas non plus un gourmet, de sorte que les choses se passaient bien au niveau de la cuisine.
Mais elle était tellement habituée à l’avoir dans les jambes qu’elle n’avait pas encore enregistré ses absences de plus en plus fréquentes. Et elle avait négligé de lui annoncer sa petite fête. En conséquence, il arriva en retard à un dîner dont il ignorait la tenue.
Même un esprit imperméable à la subtilité comme le sien ne pouvait manquer de constater les dégâts. Les plats avaient refroidi et, pis encore, ils avaient été réchauffés au micro-ondes. Ce qui n’empêchait pas l’atmosphère d’être glaciale.
— C’est gentil d’être venu, dit Sharon en posant bruyamment son festin sur un dessous-de-plat.
Elle lui sortait souvent cette phrase dans des moments intimes, mais Tom savait qu’elle avait aujourd’hui un tout autre sens. Le bruit du dessous-de-plat ne faisait que le souligner.
Tom était désolé. Il était toujours désolé. Sharon le soupçonnait d’utiliser sciemment la contrition comme stratégie, et cela ne faisait que l’irriter davantage. Il est quelque peu humiliant de recevoir des excuses en permanence.
— Harvard nous a prêté des archives seigneuriales, expliqua-t-il. Des documents d’époque. Nous devions les exploiter sans tarder pour pouvoir les retourner demain. Tu sais à quel point il est facile d’oublier l’heure quand on est plongé dans un travail passionnant.
Elle attrapa deux assiettes de salade dans le réfrigérateur et les posa sur la table, avec un peu plus de douceur que précédemment. Il avait raison, elle devait bien en convenir.
— « Nous ? » répéta-t-elle.
— La bibliothécaire et moi. Elle m’aide dans mes recherches, je te l’ai déjà dit.
Sharon ne fit aucun commentaire.
— Et puis, ajouta-t-il, c’est toi qui m’as suggéré de consulter des manuscrits originaux.
— Je le sais. Mais je ne pensais pas que tu le ferais tous les jours.
— Tous les deux jours.
Invoquer les faits et la raison ne lui servirait à rien. Il n’était pas ici question de quantité.
— Au fait, je t’ai parlé d’Eifelheim, non ? poursuivit-il. Je veux dire, de la raison pour laquelle je ne trouvais aucune donnée sur lui.
— Ça fait la mille et unième fois, je crois bien.
— Oh. C’est vrai que j’ai tendance à me répéter. Mais ça semble si évident à présent. Enfin. Lúchshye pózdno chem nikogdá*.
— Tu ne peux pas dire « mieux vaut tard que jamais », tout simplement ?
Il prit un air désemparé et Sharon n’insista pas. Il n’avait vraiment pas conscience de ce satané tic. Elle hésita quelques instants une fois qu’ils furent assis. Ce dîner était une fête et elle ne devait pas l’oublier.
— J’ai élucidé la géométrie de l’espace de Janatpour, déclara-t-elle.
Elle s’était imaginée criant la nouvelle sur les toits, pas l’annonçant d’une voix maussade dans une atmosphère un peu lourde.
La réaction de Tom lui sauva peut-être la vie. Il leva son verre pour porter un toast et s’écria :
— Sauwhol* !
Sa joie était si sincère que Sharon se rappela qu’elle était amoureuse de lui depuis des années. Ils trinquèrent et burent.
— Raconte-moi tout, dit Tom.
Ce dîner surprise n’était pas sans le contrarier. Il détestait répondre de travers aux questions qu’elle ne posait pas. Mais il était ravi de son succès et ne cherchait pas uniquement à aborder un autre sujet que son retard.
— Eh bien, ç’a a été comme un déclic, commença Sharon, chez qui l’agacement cédait peu à peu la place à l’enthousiasme. Le polyvers et l’univers. L’intérieur du ballon. Et la vitesse de la lumière. C’est pour ça que je te suis si reconnaissante, même si tu m’as aidée sans le savoir.
Tom était en retard de deux ou trois phrases.
— Euh… « l’intérieur du ballon » ?
Elle n’entendit pas.
— Tu sais l’effet que ça fait quand deux données apparemment sans rapport s’imbriquent l’une dans l’autre ? Lorsque tout un tas de choses deviennent soudain limpides ? C’est… c’est…
— Béatifique.
— Oui. Exactement. Cette histoire de vitesse de la lumière qui diminue ? J’ai vérifié et tu avais raison.
Tom posa son verre sur la table et la fixa du regard.
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