Comme il fallait que j’arrive au moins une heure à l’avance pour me préparer, j’allai chercher ma tante assez tôt en fin d’après-midi. Elle m’ouvrit la porte elle-même, et me demanda immédiatement d’aider sa femme de chambre qui essayait de descendre un lourd objet de l’étagère supérieure d’un placard. Il s’agissait d’un fauteuil roulant pliable, et nous le montâmes selon les instructions de ma tante. Lorsque ce fut terminé, elle dit abruptement : « Aidez-moi, vous deux. » Et, prenant appui sur nos deux bras, elle s’assit. Sa robe noire, plaquée contre le montant du fauteuil, révélait des jambes pas plus épaisses que mes poignets, mais aussi une étrange forme, un peu comme une selle, au-dessous de ses hanches. Remarquant mon regard, elle dit sèchement : « Je ne vais pas avoir besoin de ça jusqu’à mon retour. Soulève-moi un peu. Mets-toi derrière moi et prends-moi sous les bras. »
J’obéis, et la femme de chambre, passant la main sans cérémonie sous la robe de ma tante, la ressortit avec un petit socle rembourré de cuir sur lequel elle reposait. « Nous pouvons y aller », fit ma tante. « Nous allons être en retard. »
Je la poussai jusque dans le couloir, tandis que la femme de chambre nous tenait la porte. Je ne sais pas pourquoi, d’apprendre que la faculté de ma tante de flotter dans les airs comme de la fumée reposait sur des bases physiques, mécaniques, en fait, rendait pour moi la chose encore plus troublante. Quand elle me demanda pourquoi je me taisais, je le lui expliquai et ajoutai que j’avais toujours cru que personne n’avait réussi à maîtriser l’antigravité.
« Et tu crois que je l’ai maîtrisée ? Alors, pourquoi ne l’utiliserais-je pas pour aller voir ta pièce ? »
« Parce que je suppose que tu ne veux pas que ça se sache. »
« Ridicule. C’est un appareil de prothèse tout à fait normal. Ça s’achète dans les magasins spécialisés. » Elle se tortilla dans son fauteuil pour tourner vers moi un visage qui ressemblait étonnamment à celui de mon père, et des jambes sans vie pareilles aux bâtons que David et moi nous utilisions étant petits garçons quand, nous faisant des tours de magie, nous voulions faire croire à Mr Million que nous étions couchés alors qu’en fait nous étions à quatre pattes au-dessous de nos lits. « Il émet un champ superconducteur qui produit un courant de Foucault dans les poutrelles de renfort des planchers. Le flux de courant induit s’oppose au flux de la machine et je flotte, plus ou moins. On se penche en avant pour avancer, on se redresse pour s’arrêter. Tu parais soulagé. »
« Je le suis. Je crois que l’antigravité me faisait un peu peur. »
« Je me suis servie de la rampe de fer, un jour que je suis descendue avec toi ; elle a une forme de bobine très pratique. »
La représentation marcha très bien, et nous eûmes droit aux applaudissements habituels des spectateurs qui étaient en majorité, ou du moins qui voulaient le faire croire, des descendants de la vieille aristocratie française. Le théâtre, en fait, était bien plus rempli que nous n’avions osé l’espérer. Il devait y avoir cinq cents personnes, en plus de l’inévitable cortège de policiers, pickpockets et prostituées. L’incident dont je me souviens avec le plus d’acuité se produisit dans la deuxième moitié du premier acte, quand pendant une dizaine de minutes je devais rester en scène devant mon bureau sans pratiquement aucune réplique à prononcer. La scène était orientée à l’ouest, et le soleil qui venait à peine de se coucher avait laissé dans le ciel un chaos de traînées sinistres : pourpres badigeonnés d’or, noirs aux reflets de feu. Et sur ce fond violent, qui aurait pu représenter les bannières de l’enfer, commencèrent à apparaître, en file unique ou double, telles des ombres étirées de fantastiques grenadiers crénelés et empanachés, les têtes, les cous graciles et les épaules étroites d’une compagnie de demi-mondaines de mon père : arrivant en retard, elles allaient occuper les derniers gradins libres, tout en haut de l’amphithéâtre, qu’elles semblaient encercler comme les soldats d’un ancien et bizarre gouvernement investissant une foule soupçonnée de rébellion.
Elles finirent par s’asseoir, je réintégrai le feu de l’action, et je les oubliai. C’est tout ce que je me rappelle de notre première représentation, à part un moment où une de mes attitudes dut suggérer aux spectateurs un maniérisme de mon père, et il y eut un éclat de rire à contretemps. Et aussi, au début du second acte, Sainte-Anne se leva, avec ses fleuves paresseux et ses grandes prairies d’eau clairement visibles, et inonda les spectateurs d’une lumière blafarde ; et à la fin du troisième acte, je vis le petit valet bossu de mon père se glisser dans les gradins supérieurs et repartir suivi des filles, silhouettes noires bordées de vert, à la queue leu leu.
Nous montâmes trois autres pièces cet été-là, toutes avec un certain succès, et David, Phaedria et moi nous devînmes des partenaires reconnus. Phaedria — par inclination personnelle ou sur ordre de ses parents, je ne saurais le dire — se partageait plus ou moins également entre David et moi. Quand sa cheville fut guérie, elle fut une adversaire à la hauteur de David au tennis et à tous les autres sports qui se pratiquaient dans le parc ; mais souvent elle laissait tomber tout le reste pour venir s’asseoir à côté de moi et discuter (bien qu’elle ne s’y intéressât pas directement) de botanique ou de biologie, ou simplement bavarder. Elle adorait me faire briller devant ses amies, car mes lectures m’avaient conféré une sorte de talent pour les plaisanteries et les reparties.
C’est Phaedria qui suggéra, lorsqu’il devint apparent que les recettes de notre première pièce ne suffiraient pas à financer les costumes et les décors que nous convoitions pour la seconde, qu’à la fin des représentations suivantes la troupe circule parmi la salle pour faire une collecte. C’était naturellement l’occasion, dans le désordre propice ainsi créé, d’accomplir quelques larcins pour la bonne cause. La plupart des gens, cependant, n’étaient pas assez fous pour venir dans notre théâtre, le soir, dans l’obscurité du parc, avec plus d’argent qu’il ne leur en fallait pour acheter leurs billets et peut-être une glace ou un verre de vin pendant l’entracte ; aussi nous avions beau être malhonnêtes, les profits restaient maigres et nous parlâmes bientôt, surtout Phaedria et David, de nous aventurer dans des entreprises plus dangereuses et plus lucratives.
À peu près vers cette époque, conséquence, je suppose, de l’exploration intense et continue par mon père de mon subconscient, opération dont j’ignorais toujours le but et sur laquelle, y étant trop habitué, je posais rarement des questions, je devins progressivement sujet à d’effrayantes pertes de contrôle de mon activité consciente. Je paraissais, me disaient David et Mr Million, être tout à fait moi-même, quoique peut-être un peu plus calme qu’à mon habitude, répondant aux questions un peu distraitement mais normalement, et soudain je reprenais mes esprits, je sursautais et je regardais d’un air hébété le décor familier, les visages familiers parmi lesquels je me retrouvais, l’après-midi par exemple, sans le moindre souvenir de m’être éveillé, levé, rasé, habillé, et d’être allé manger puis faire un tour dehors.
J’avais toujours pour Mr Million la même affection que lorsque j’étais enfant, mais cependant je n’avais jamais pu, après la conversation où j’avais appris la signification de la petite plaque qu’il portait sur le côté, le considérer tout à fait comme avant. J’avais conscience, et j’ai toujours conscience maintenant, que la personnalité que j’aimais avait péri des années avant ma naissance, et que je m’adressais à une imitation, de nature fondamentalement mathématique, qui réagissait de la même manière que cette personnalité aurait pu le faire aux stimuli de la parole et de l’action humaines. Je n’ai jamais pu établir si Mr Million est vraiment conscient au sens où il aurait véritablement le droit de dire, comme il l’a toujours fait, « je sens » ou « je crois ». À mes questions, il répondait toujours qu’il ne le savait pas lui-même et que, ne disposant d’aucun critère de comparaison, il était incapable d’affirmer que son processus de pensée représentait un véritable mode de conscience. Et je ne pouvais pas savoir non plus, naturellement, si cette réponse était le fruit de la méditation d’une âme, vivante je ne sais comment dans les dansantes abstractions de la simulation, ou si elle était simplement déclenchée, automatiquement et phonographiquement, par ma question.
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