La plupart des membres de l’équipage reculaient d’un pas incertain en un troupeau confus vers le square, pourtant deux d’entre eux tenant toujours leur coupe-coupe, tentèrent de s’ouvrir un chemin dans le cordon des soldats. Une courte rafale éclata immédiatement au-dessus de leurs têtes et ils laissèrent tomber leur poignard avant de rejoindre silencieusement les autres.
— Okay, Strangman, ça ira très bien comme cela.
Riggs tapota de son stick la poitrine de l’Amiral et le força à reculer.
Complètement déconcerté par tout ceci, Strangman, bouche bée, regardait les soldats grouiller autour de lui. Il fouilla du regard le navire-magasin, comme s’il s’attendait à ce qu’un canon de gros calibre soit roulé sur le pont et retourne la situation. Au lieu de cela, deux soldats casqués apparurent derrière le bastingage avec un projecteur rotatif et balayèrent le square de son faisceau.
Kerans sentit quelqu’un le saisir par le coude. Il regarda le visage au nez crochu plein de sollicitude du sergent Macready qui portait une mitraillette au creux de son bras. Il faillit d’abord ne pas le reconnaître et ce ne fut qu’au prix d’un effort qu’il parvint à identifier les traits aquilins, comme s’il s’agissait d’un visage qu’il n’avait pas vu depuis une vie entière.
— Tout va bien, Sir ? demanda doucement Macready. Désolé d’avoir dû vous bousculer comme cela ! J’ai l’impression qu’il s’est passé de drôles de choses par ici !
Vers huit heures le lendemain matin, Riggs avait stabilisé la situation ; il fut en mesure d’avoir avec Kerans une conversation non officielle. Il avait installé son quartier général à la station d’essais, ce qui lui permettait de surplomber les rues qui l’entouraient et particulièrement le bateau à aubes dans le square. On avait confisqué les armes de Strangman et de son équipage, et ils se trouvaient tous assis en rond dans l’ombre de la coque, surveillés par la mitrailleuse légère servie par Macready et deux de ses hommes.
Kerans et Béatrice avaient passé la nuit dans l’infirmerie du bâtiment de Riggs, un patrouilleur de trente tonnes lourdement armé qui se trouvait maintenant ancré à côté de l’hydroglisseur dans la lagune centrale. L’unité était arrivée peu après minuit et une patrouille de reconnaissance avait atteint la station d’essais sur le pourtour de la lagune asséchée à peu près au moment où Kerans entrait dans l’appartement de Strangman dans le navire-magasin. En entendant le coup de feu qui avait suivi, ils étaient immédiatement descendus dans le square.
— Je pensais bien que Strangman était ici, expliqua Riggs. Il y a un mois, une de nos patrouilles aériennes avait signalé avoir vu un hydroglisseur et j’avais pensé que vous risquiez d’avoir des ennuis avec lui si vous traîniez toujours dans le coin. J’ai prétexté vouloir essayer de récupérer la station d’essais. (Il s’assit sur le bord du bureau, regardant l’hélicoptère qui faisait des cercles au-dessus des rues.) Ceci devrait suffire à les faire tenir tranquilles pendant un certain temps.
— Daley semble avoir enfin trouvé le moyen de voler, commenta Kerans.
— Les occasions ne lui ont pas manqué. Riggs tourna son regard intelligent vers Kerans et demanda d’un ton léger : À propos, Hardman est-il ici ?
— Hardman ? (Kerans secoua doucement la tête.) Non, je ne l’ai pas vu depuis le jour où il a disparu. Il doit être loin d’ici, maintenant, Colonel.
— Vous avez probablement raison. Je pensais simplement qu’il risquait d’être encore par là.
Il adressa à Kerans un sourire de sympathie, ayant évidemment pardonné le sabordage de la station d’essais, ou peut-être suffisamment sensible pour ne pas revenir sur le sujet si peu de temps après la dure épreuve qu’avait traversée Kerans. Il désigna du doigt au-dessous d’eux, les rues grises dans la lumière du soleil, la boue desséchée sur les toits et les murs qui évoquaient des excréments durcis.
— C’est plutôt sinistre, par ici. Rudement moche, pour le vieux Bodkin. Il aurait mieux fait de nous suivre vers le nord.
Kerans approuva ; il posa le regard sur les estafilades faites par les machettes dans le bois du chambranle de la porte, souvenir des dégâts infligés gratuitement à la station après la mort de Bodkin. On avait fait disparaître à peu près tout le désordre et son corps, étendu au milieu des graphiques maculés de sang, avait été porté sur le patrouilleur. Kerans réalisa avec surprise qu’il s’était endurci au point d’avoir déjà oublié Bodkin ; il ne ressentait même pas la pitié la plus élémentaire. Le fait que Riggs ait mentionné Hardman, lui avait rappelé quelque chose d’infiniment plus urgent et important, le grand soleil dont le battement magnétique retentissait toujours dans son esprit et une vision des bancs de sable sans fin et des marécages sanglants du sud passa devant ses yeux.
Il s’approcha de la fenêtre, ôta une écharde de la manche de sa veste d’uniforme propre, et regarda les hommes entassés sous le navire-magasin. Strangman et l’Amiral s’étaient approchés de la mitrailleuse et discutaient avec Macready qui secouait imperturbablement la tête.
— Pourquoi n’arrêtez-vous pas Strangman ? demanda-t-il.
Riggs émit un rire bref.
— Parce qu’il n’y a absolument rien que je puisse lui reprocher. Légalement, et il le sait parfaitement bien, il était absolument en droit de se défendre contre Bodkin et de le tuer en cas de nécessité.
Kerans le dévisagea par-dessus son épaule avec surprise ; Riggs poursuivit :
— Vous vous souvenez de la loi sur la récupération des terres et des règlements concernant l’entretien des digues ? Il demeure toujours valable. Je sais que Strangman est un sale type avec sa peau blanche et ses alligators, mais si l’on veut considérer les choses dans l’absolu, il mérite une médaille pour avoir asséché la lagune. S’il se plaignait, j’aurais toutes les peines du monde à expliquer la présence de la mitrailleuse, là en bas. Croyez-moi, Robert, si j’étais arrivé seulement cinq minutes plus tard et si je vous avais trouvé réduit en morceaux, Strangman aurait pu prétendre que vous étiez un complice de Bodkin et je n’aurais rien pu faire. C’est un type intelligent.
Toujours aussi fatigué après n’avoir dormi que trois heures, Kerans s’appuya à la fenêtre avec un pâle sourire à son usage exclusif ; il essaya de comprendre l’attitude tolérante de Riggs vis-à-vis de Strangman, au travers de ses propres contacts avec l’individu. Il avait conscience du fossé encore plus profond qui le séparait maintenant de Riggs. Bien que le colonel ne soit qu’à quelques mètres de lui, ponctuant la discussion de gestes brusques de son stick, il était incapable d’accepter entièrement l’idée de l’existence de Riggs, à peu près comme si l’image de ce dernier était projetée à l’intérieur de la station d’essais au travers d’une énorme distance de temps et d’espace par une caméra compliquée à trois dimensions. C’était Riggs et non pas lui qui voyageait dans le temps. Kerans avait remarqué un manque de valeur physique comparable pour les autres membres de l’équipage. La plupart de ceux qui en avaient fait partie au départ avaient été remplacés – tous ceux, dont Wilson et Caldwell, qui avaient connu les rêves profonds. C’était peut-être pour cette raison, et à cause de leurs visages pâles et de leurs regards vides qui contrastaient terriblement avec les hommes de Strangman que l’équipage actuel paraissait plat et irréel, accomplissant sa tâche comme un groupe d’androïdes intelligents.
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