Dissimulé par une baleinière peinte en blanc, amarrée sur le pont, Kerans, bondissant d’un ventilateur à l’autre, atteignit un câble rouillé à quelques mètres de la table autour de laquelle Strangman les avait invités à dîner. La table avait été retirée, les divans et le sofa alignés sous le grand tableau qui était toujours appuyé aux cheminées.
Un bruit de voix retentit à nouveau au-dessous de lui et la passerelle craqua comme une nouvelle équipe descendait dans le square. Au loin, par-dessus les toits, une fusée de signalisation brilla quelques instants contre les corps de cheminées. Lorsque la lumière disparut Kerans se redressa et dépassa le tableau en se dirigeant vers l’écoutille qui se trouvait cachée derrière.
Il s’arrêta soudain, agrippant dans sa main la crosse du colt. À cinq ou six mètres de lui, du côté du pont où se trouvaient les cabines, l’extrémité rougeoyante d’un cigare de Manille brillait dans l’obscurité, apparemment détaché de toute forme humaine. En équilibre sur la pointe des pieds, aussi incapable d’avancer que de reculer, Kerans fouilla la pénombre autour de la lueur et finit par distinguer la silhouette blanche de la casquette de l’Amiral. Un instant plus tard, comme ce dernier tirait avec satisfaction sur son cigare, le rougeoiement se refléta dans ses yeux. Lorsque les hommes eurent traversé le square, l’Amiral se retourna et examina la passerelle d’observation. Par-dessus la rampe de bois du bastingage, Kerans pouvait voir la crosse d’un fusil négligemment posée au creux de son coude. Le cigare pivota dans un coin de sa bouche et un cône de fumée blanche se dispersa dans l’air comme une poussière d’argent. Pendant deux ou trois longues secondes, il regarda dans la direction de Kerans qui se profilait dans l’obscurité contre la masse de silhouettes du tableau ; mais il ne donna aucun signe d’attention, apparemment persuadé que Kerans faisait partie de l’ensemble. Puis il se dirigea doucement vers le poste d’équipage.
Avançant pas à pas avec prudence, Kerans atteignit l’extrémité du tableau et plongea dans l’ombre, derrière lui. Un halo de lumière provenant de l’écoutille s’étendait sur le pont. Accroupi, le colt serré dans sa main, il descendit les marches lentement jusqu’au pont désert où s’étaient trouvées les salles de jeu, guettant le moindre signe d’activité. Sur chaque seuil, il s’attendait à découvrir le canon dressé d’un fusil au milieu des rideaux. L’appartement de Strangman se trouvait directement derrière le pont, derrière une porte à panneaux dans un recoin du bar.
Il attendit près de la porte jusqu’à ce qu’un plateau métallique tombe par terre dans la cuisine. Il appuya sur la poignée, libéra le pêne de la porte et se glissa silencieusement dans la pénombre. Il s’arrêta quelques secondes derrière la porte, habituant son regard à la faible lumière qui parvenait dans l’antichambre au travers d’un rideau de perles dissimulé derrière un meuble à sa droite. Au centre de la pièce se trouvait une grande table sur laquelle était posée une carte déroulée, recouverte d’une plaque de verre. Ses pieds nus s’enfonçaient dans le tapis épais ; il passa de l’autre côté du meuble et regarda entre les perles.
La pièce, deux fois plus large, était le salon principal de Strangman, une pièce lambrissée avec des divans de cuir qui se faisaient face le long des murs latéraux, une grande mappemonde ancienne posée sur un piédestal de bronze sous une rangée de hublots. Trois lustres pendaient du plafond, mais l’un d’eux seulement était allumé au-dessus d’une chaise byzantine à haut dossier ; des vitraux recouvraient le mur opposé et la lumière du lustre se reflétait sur les bijoux qui débordaient de boîtes à munitions métalliques disposées en demi-cercles sur les tables basses.
La tête appuyée au dossier de la chaise, effleurant d’une main le mince pied d’un verre d’or posé sur une table d’acajou près de son coude, se trouvait Béatrice Dahl. Sa robe de brocart bleu était étalée autour. Telle comme la queue d’un paon, des perles et des saphirs qui avaient glissé de sa main gauche, brillant au milieu des plis comme des yeux électriques. Kerans hésita, regarda la porte opposée qui menait à la cabine de Strangman, puis écarta doucement le rideau de façon que les perles tintent faiblement.
Béatrice ne réagit pas, manifestement habituée à ce bruissement de verre. Les coffres à ses pieds étaient remplis d’une masse de bijoux démontés – des bracelets de diamants, des clips en or, des diadèmes et des chaînes de zircon, des colliers et des pendentifs en pierres du Rhin, d’énormes perles de culture montées en boucles d’oreilles, – débordant d’un coffre à l’autre et se répandant dans les plateaux posés sur le sol, comme des récipients destinés à recueillir une averse de vif-argent.
Pendant un instant Kerans pensa que Béatrice avait été droguée : son expression était vide et terne comme le masque d’un mannequin de cire, son regard perdu dans le vague. Mais elle bougea la main et porta machinalement le verre de vin à ses lèvres.
— Béatrice.
D’un mouvement brusque, elle renversa le vin sur les pans de sa robe, leva les yeux avec surprise. Repoussant les perles du rideau, Kerans entra rapidement dans la pièce et la saisit par le bras au moment où elle s’apprêtait à se lever de son siège.
— Attends, Béatrice, ne bouge pas encore ! (Il essaya d’ouvrir la porte qui se trouvait derrière le siège, constata qu’elle était fermée à clé.) Strangman et ses hommes sont partis poursuivre leur pillage dans les rues et je crois qu’il n’y a que l’Amiral sur le pont.
Béatrice appuya son visage contre l’épaule de Kerans, passant ses doigts sur les ecchymoses noires qui apparaissaient sur sa peau bronzée.
— Fais attention, Robert ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Strangman n’a pas voulu me laisser regarder.
Son soulagement et le plaisir qu’elle manifestait en voyant Kerans donnait la mesure de son inquiétude. Son regard fit le tour de la pièce avec anxiété.
— Chéri, laisse-moi ici et va-t’en. Je ne pense pas que Strangman me fera du mal.
Kerans secoua la tête et l’aida à se mettre debout. Il contempla la silhouette élégante de Béatrice, ses lèvres lisses et rouges et ses ongles laqués, presque ahuri de redécouvrir l’odeur entêtante de son parfum et le froufrou du brocart de sa robe. Après la violence et l’horreur des derniers jours, il se sentait dans la même situation que les explorateurs couverts de poussière qui se trouvaient devant la tombe de Néfertiti et tombaient sur le masque merveilleusement peint dans les profondeurs de la nécropole.
— Strangman est capable de tout, Béatrice ; il est fou. Ils ont agi comme des cinglés avec moi ; ils ont été fichtrement près de me tuer.
Béatrice ramassa la traîne de sa robe, chassant les bijoux qui s’accrochaient au tissu. Malgré l’amoncellement extravagant qui se trouvait devant elle, ses poignets et sa poitrine étaient nus ; elle ne portait qu’un de ses propres clips en or.
— Mais Robert, même si nous parvenons à filer…
— Tais-toi !
Kerans s’arrêta tout près du rideau, observant les rangées de perles qui se balançaient doucement ; il se détendit, essayant de se souvenir si un hublot était resté ouvert dans l’antichambre.
— J’ai construit un petit radeau grâce auquel nous devrions pouvoir nous éloigner. Plus tard, nous nous reposerons et nous en construirons un plus grand.
Il s’avança vers le rideau ; mais les rangées de perles s’écartèrent un petit peu, quelque chose se déplaça avec la vivacité d’un serpent, et une lame d’acier, tourbillonnant, longue d’un mètre fendit l’air et tournoya vers sa tête comme une immense faux. Clignant des yeux sous la douleur, Kerans bondit en sentant la lame effleurer son épaule droite et y dessiner une mince éraflure sur quelques centimètres avant d’aller s’enfoncer avec une vibration métallique dans le panneau de chêne derrière lui. Incapable de crier, Béatrice recula, les yeux agrandis par la terreur et heurta une des petites tables, renversant sur le sol un des coffres de bijoux.
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