Une éternité parut s’écouler avant que ne meure l’écho. Lorsque revint le silence, seule ne subsistait que la lente pulsation de ce cœur monstrueux. Elles se mirent dos à dos, l’épée haute, affrontant les ténèbres.
Cirocco sentit l’envahir un accès de colère qui balaya ses dernières traces de peur. Brandissant son épée, elle hurla dans la nuit tandis que les larmes ruisselaient sur ses joues.
« J’exige de te voir ! Avec mon amie, nous avons traversé maintes épreuves pour nous présenter devant toi. Le sol nous a recrachées nues dans ce monde. Nous nous sommes frayé un chemin jusqu’à son sommet. Nous fûmes traitées cruellement, ballottées au gré de caprices pour nous incompréhensibles. Ta main a fouaillé nos âmes pour tenter d’en abolir toute dignité mais nous sommes restées inflexibles. Je te défie de venir me répondre ! Réponds de ce que tu as fait ou je consacrerai ma vie à ta destruction totale. Tu ne me fais pas peur ! Je suis prête à me battre ! »
Elle ne savait pas depuis combien de temps Gaby lui secouait la manche. Elle baissa les yeux, parut avoir des difficultés à accommoder. Gaby semblait terrorisée mais demeurait bravement à ses côtés.
« Peut-être, dit-elle d’une voix timide, peut-être qu’elle ne parle pas l’anglais. »
Alors Cirocco répéta son défi dans le chant des Titanides. Elle fit usage du ton déclamatoire, celui qu’on réservait au récit des contes. Les parois dures et sombres lui renvoyèrent sa chanson et bientôt le moyeu obscur résonnait de son air de défi.
Le sol se mit à trembler.
« Jeeeeeeee… »
C’était une note unique, un seul mot, une tornade vocale.
« T’aiiiiiiii… »
Cirocco tomba à quatre pattes et regarda, ahurie, Gaby qui griffait le sol à côté d’elle.
« Entenduuuuuuu… »
Le mot se réverbéra plusieurs minutes, descendant progressivement vers les graves comme le hurlement d’une sirène à la fin d’une alerte. Le sol cessa de vibrer et Cirocco leva la tête.
Une lumière éclatante l’aveugla.
Les yeux protégés par son avant-bras, elle cligna pour scruter l’éclat blanc. Un rideau s’ouvrait dans l’une des parois. Il allait du sol au plafond, distant de cinq kilomètres. Derrière, se dressait un escalier de cristal. Il jetait des éclats insupportables en montant vers une lumière si intense que Cirocco ne pouvait la regarder.
Gaby la tirait à nouveau par la manche.
« Filons d’ici, souffla-t-elle d’un ton pressant.
— Non. Je suis venue pour lui parler. »
Elle se contraignit à poser les paumes au sol pour se redresser.
Se remettre sur ses pieds était une tâche aisée ; rester debout était une autre affaire. Elle aurait avec plaisir suivi l’injonction de Gaby. Sa bravoure lui semblait maintenant relever de l’intoxication.
Pourtant, elle se mit en marche vers la lumière.
L’ouverture faisait deux cents mètres de large, flanquée par des colonnes de cristal qui devaient être les extrémités supérieures des câbles de soutènement. En levant les yeux, elle pouvait les voir se dévider, chaque brin s’intégrait à un réseau complexe pour former une nasse enserrant le plafond lointain. Ainsi c’était là l’ancre puissante qui maintenait la cohésion de Gaïa.
Elle fronça les sourcils. L’un des torons était rompu. En y regardant de plus près, tout le plafond ressemblait à un tricot laissé aux pattes d’un chaton, effiloché, enchevêtré.
Ce spectacle la réconforta. Gaïa était peut-être puissante mais elle avait dû connaître des jours meilleurs.
Elles atteignirent le pied de l’escalier et gravirent la première marche. Il émit une note basse d’orgue tandis qu’elles le montaient. La septième marche haussa la note d’un demi-ton, puis la treizième la diésa encore. Elles montèrent ainsi lentement l’échelle chromatique et lorsqu’elles eurent atteint la première octave, des harmoniques s’élevèrent.
Sans avertissement, des flammes orange se mirent à gronder autour d’elles. Les deux femmes firent littéralement un bond de deux mètres avant que la faible pesanteur ne les arrête.
En fin de compte, Cirocco sentit avec soulagement sa colère la reprendre. C’était certes terrifiant – une démonstration de puissance aveugle, à vous faire claquer des dents et flageoler des genoux, destinée à faire ramper les plus braves. Pourtant elle avait sur Cirocco l’effet contraire : dieu ou pas dieu, ce n’était qu’un truc minable calculé pour jouer sur des nerfs déjà mis à vif. Dans le genre, on pouvait lui décerner la palme de la nouveauté.
« P.T. Barnum est un petit rigolo à côté de cette fille », dit Gaby pour le plus grand plaisir de Cirocco. De l’esbroufe, voilà ce que c’était. Quel genre de dieu avait besoin de ça ?
Les flammes moururent pour rejaillir simplement deux fois plus hautes et lécher le plafond en formant un tunnel orange et jaune. Elles continuèrent d’avancer.
Devant elles se dressaient d’immenses portes de cuivre et d’or. Elles s’ouvrirent sans bruit puis se refermèrent derrière elles en claquant.
La musique s’amplifia en un crescendo démoniaque lorsqu’elles approchèrent un vaste trône entouré de lumière, Quand elles eurent gagné la large plate-forme de marbre au sommet de l’escalier, la lueur était devenue insoutenable. La chaleur était trop intense.
« Parle. »
Au moment où ce mot fut prononcé – toujours avec cette même voix profonde quoique maintenant plus humaine – la lumière commença de décroître. Cirocco jeta un regard prudent et distingua dans la brume lumineuse une imposante silhouette humaine.
« Parle, ou bien retourne d’où tu es venue. »
Cirocco cligna des yeux et vit une tête ronde, un cou épais, des yeux pareils à des charbons ardents, des lèvres charnues. Gaïa était haute de quatre mètres, elle se dressait devant son trône sur un piédestal de deux mètres. Elle avait un corps bien en chair, un ventre monstrueux, des seins énormes et des membres à faire frémir un lutteur professionnel. Elle était nue et sa peau avait la couleur de l’olive verte.
Le piédestal changea brusquement de forme pour devenir une colline herbeuse recouverte de fleurs. Les jambes de Gaïa se muèrent en troncs, ses pieds en racines fermement ancrées dans le sol. Elle était entourée de petits animaux tandis que des créatures ailées voletaient autour de sa tête. Elle fixa Cirocco et son vaste front sembla s’assombrir.
« Euh… je veux dire, je vais parler, je vais parler. » Elle ouvrit la bouche pour s’exécuter tout en se demandant où avait bien pu passer sa juste colère lorsqu’elle avisa Gaby du coin de l’œil. Cette dernière tremblait et levait vers Gaïa un regard humide.
« J’y étais, murmurait-elle. J’y étais.
— La ferme, siffla Cirocco en lui donnant une bourrade. On aura tout le temps d’en parler, après. » Elle essuya la sueur de son front puis fit à nouveau face à Gaïa.
« Ô Grande… » Non. Ne pas ramper, avait dit April. Elle aime les héros, avait dit April. Je t’en prie, April, tâche d’avoir raison.
« Nous sommes venues… euh, moi et six autres sommes venus de… on est venus de la planète Terre, il y a bien… euh, je ne sais pas vraiment depuis combien de temps… » Elle s’arrêta en comprenant qu’elle n’arriverait jamais à rien en anglais. Elle prit une profonde inspiration, redressa les épaules et se mit à chanter.
« Nous sommes venus pacifiquement, je ne sais depuis combien de temps. Nous n’étions qu’un équipage minuscule à ton échelle, et ne présentions pour toi nulle menace. Nous étions désarmés. Et pourtant nous fûmes attaqués. Notre vaisseau fut détruit avant même que nous n’ayons eu la moindre chance d’expliquer nos intentions. Nous fûmes retenus prisonniers contre notre gré, dans des conditions iniques, sans possibilité de communiquer entre nous ou avec nos compagnons restés sur Terre. Nous fûmes sujets à des manipulations. L’un des membres de mon équipage est devenu fou à la suite de ce traitement. Une autre était au bord de la folie lorsque je l’ai quittée. Un troisième refuse désormais la compagnie de ses frères humains tandis que le quatrième a perdu la plupart de ses souvenirs. Une autre encore a été modifiée au point d’être méconnaissable ; elle ne reconnaît même plus sa sœur qu’elle a aimée jadis.
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