— Pourquoi pas un Collisionneur tachyon-tardyon ?
— Tu crois vraiment que…
La porte s’ouvrit et un Canadien massif entra.
— Oh, excusez-moi, dit-il. Je ne voulais pas vous interrompre.
— Pas du tout, affirma Carly, qui sourit ensuite à Jake. Nous reviendrons plus tard.
— Tu veux une preuve ? dit Michiko. Tu veux savoir avec certitude si nous devrions nous marier ? Il y a un moyen pour être fixés.
Lloyd tourna vers elle un regard étonné. Il s’était trouvé seul dans son bureau du CERN, à étudier les résultats des expériences menées l’année précédente avec le LHC à quatorze TeV, à la recherche de toute indication d’une instabilité antérieure à la première expérience à mille cent cinquante TeV : celle qui avait provoqué le déplacement temporel. Michiko venait d’entrer dans la pièce et c’étaient ses premières paroles.
— Un moyen d’être fixés ? répéta-t-il. Comment ?
— Répète l’expérience. Pour voir si tu obtiens les mêmes résultats.
— Nous ne pouvons pas faire ça, répondit Lloyd après un instant de stupéfaction.
Il pensait à tous les gens qui étaient morts la dernière fois. Il n’avait jamais été adepte de la philosophie « Il y a certaines choses que l’humanité n’est pas censée savoir », mais s’il y avait une expérience qu’il ne fallait surtout pas réitérer, c’était indubitablement celle qui avait engendré le Flashforward.
— Il faudrait que tu annonces ce nouvel essai à l’avance, bien sûr, poursuivit Michiko. Prévenir tout le monde, pour qu’il n’y ait pas d’avions en vol, que personne ne conduise de véhicule, ne nage ou ne soit perché sur une échelle. Il faudrait faire en sorte que tout le monde soit assis ou allongé quand l’expérience aura lieu.
— Impossible de parvenir à ce résultat.
— Bien sûr que si, dit-elle. CNN. NHK. La BBC. La CBC.
— Il y a des endroits sur cette planète où l’on ne reçoit toujours pas la télé, ou même la radio. Nous ne pourrions pas prévenir tout le monde.
— Nous ne pourrions pas le faire facilement, corrigea-t-elle, mais nous pourrions y arriver, avec un taux de réussite de l’ordre de 99%.
Lloyd fronça les sourcils.
— 99 %, hein ? Nous sommes sept milliards sur cette Terre. Si nous en rations seulement 1 %, il resterait quand même soixante-dix millions de personnes qui n’auraient pas été prévenues.
— Nous pourrions faire mieux que ça. J’en ai la conviction. Nous pourrions abaisser ce nombre à quelques centaines de milliers. Et puis, soyons réalistes, ces gens-là se trouveraient dans des zones non technologiques, de toute façon. Aucune chance qu’ils conduisent des voitures ou pilotent des avions.
— Ils pourraient se faire dévorer par des animaux sauvages.
— Vraiment ? L’hypothèse est intéressante. J’imagine que les animaux n’ont pas perdu connaissance pendant le Flashforward, n’est-ce pas ?
Lloyd se gratta la tête.
— En tout cas nous n’avons pas vu le sol jonché d’oiseaux qui seraient tombés du ciel. Et, d’après les infos, personne n’a mentionné de girafes s’étant brisé les pattes en s’écroulant.
Le phénomène semble n’avoir atteint que les êtres doués de conscience. J’ai lu dans La Tribune de Genève que les gorilles et les chimpanzés qu’on avait interrogés grâce au langage des signes avaient rapporté certains effets — plusieurs s’étaient retrouvés en un endroit différent —, mais ils n’avaient pas le vocabulaire et le cadre de référence psychologique pour confirmer ou infirmer qu’ils aient entrevu leur avenir.
— Peu importe. La plupart des animaux sauvages ne dévoreraient pas des proies inconscientes, de toute façon. Ils les croiraient mortes et la sélection naturelle a depuis longtemps interdit à la plupart des formes de vie de se nourrir de cadavres. Non, je suis sûre que nous pourrions contacter presque tout le monde et les quelques-uns qui nous échapperaient ne courraient que très peu de risques de se trouver dans une situation dangereuse.
— Tout ça est bien gentil, fit Lloyd, mais nous ne pouvons pas annoncer simplement que nous allons répéter l’expérience. Pour commencer, les autorités françaises ou suisses s’y opposeraient.
— Pas si nous avions leur permission. Pas si nous avions la permission de tout le monde.
— Oh ! allons ! Les scientifiques peuvent bien être curieux de savoir si le résultat est reproductible, mais qui d’autre s’en soucierait ? Pourquoi le monde l’autoriserait ? À moins, bien sûr, qu’ils aient besoin de reproduire les résultats afin de pouvoir accuser le CERN, ou moi.
— Tu ne réfléchis pas, Lloyd, dit Michiko. Tout le monde veut voir de nouveau dans le futur. Nous sommes loin d’être les seuls à avoir un tas de questions sans réponses après la première vision. Les gens veulent savoir ce que demain leur réserve. Si tu leur dis que tu peux leur permettre d’entrevoir l’avenir une nouvelle fois, personne ne s’opposera à toi. Au contraire, on remuera ciel et terre pour que tu puisses le faire.
Il resta calme, à envisager cette hypothèse.
— Tu le penses vraiment ? dit-il enfin. J’aurais plutôt cru qu’il y aurait de multiples oppositions.
— Non, tout le monde est curieux. Toi, tu ne veux pas savoir qui était cette femme ? (Une pause.) Tu ne veux pas savoir avec certitude qui est le père de la fillette avec qui je me trouvais ? Par ailleurs, si tu te trompes sur l’immuabilité du futur, alors nous verrons peut-être tous quelque chose de complètement différent, un futur dans lequel Théo ne se fait pas assassiner. Ou bien nous entrapercevrons un autre moment, à une autre date, dans cinq ans, ou cinquante. Mais le fait est qu’il n’y a pas une personne sur cette planète qui ne souhaiterait pas avoir une deuxième vision.
— Je n’en suis pas si sûr…
— Alors envisage les choses sous cet angle : tu laisses la culpabilité te torturer. Si tu essaies de reproduire le Flashforward et que tu échoues, alors le LHC n’y est pour rien, finalement. Et tu peux te détendre.
— Tu as peut-être raison, dit Lloyd. Mais comment obtenir l’autorisation de renouveler l’expérience ? Et qui serait en mesure de la donner ?
Michiko haussa les épaules.
— La ville la plus proche est Genève. Elle est célèbre pour quoi ?
Le visage de Lloyd se ferma pendant qu’il passait en revue les différentes réponses possibles. Et la bonne s’imposa très vite à lui : la Société des Nations, ancêtre des Nations unies, avait été créée là en 1920.
— Tu suggères que nous portions l’affaire devant les Nations unies ?
— Oui. Tu pourrais te rendre à New York et présenter ton projet.
— Les Nations unies n’arrivent jamais à se mettre d’accord sur quoi que ce soit, fit-il remarquer.
— Ils seront d’accord sur ta proposition, affirma Michiko. Elle est trop séduisante pour être repoussée.
Théo avait parlé à ses parents et aux voisins de sa famille, mais personne ne semblait avoir de renseignement utile concernant sa future mort. Aussi prit-il le vol 7117 d’Olympic vers l’aéroport international de Genève, à Cointrin. À l’aller, Franco délia Robbia l’avait déposé, mais pour le retour il prit un taxi et regagna directement le CERN. On ne lui avait rien servi à bord et il décida d’aller à la cafétéria du centre de contrôle du LHC afin de manger un bout. Dès qu’il entra dans la salle, il repéra Michiko Komura assise seule à une table, au fond. Il prit une petite bouteille de jus d’orange, un plat de saucisses, et se dirigea vers elle. Au passage il entendit plusieurs groupes de physiciens qui grignotaient en discutant des différentes théories qui pouvaient expliquer le Flashforward et il comprit pourquoi la jeune femme préférait s’isoler : la dernière chose qu’elle pouvait souhaiter était d’entendre parler de l’événement qui avait causé la mort de sa fille.
Читать дальше