Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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— Qui sont-ils venus voir ?

— Sais pas. J’les ai juste matés quand y sont passés.

— En voiture ?

Il hocha la tête.

— Une pareille que lady Caroline. Mais j’allais pas lui balancer des pierres, j’le jure, que d’la boue. J’m’entraîne pour quand les Boches y z’envahissent. Moi et Binnie, on veut leur canarder les tanks avec des pierres.

Elle n’écoutait plus. Une voiture comme celle de lady Caroline. Une Bentley. L’équipe de récupération avait pu s’exercer sur une Bentley, à Oxford, tout comme elle, puis en avoir loué une après le transfert pour venir la chercher. Elle partit vers le manoir en courant.

La Bentley était garée devant la porte. Eileen monta les marches, se rappela qu’elle était encore une domestique, au moins pour quelques heures de plus, et se hâta de gagner l’entrée de service. Elle espérait que Mme Bascombe serait dans la cuisine. Elle s’y trouvait et battait violemment avec une cuillère en bois un bol de pâte qu’elle tenait dans le creux de son bras.

— Qui est arrivé ? demanda Eileen, tentant de contenir l’excitation de sa voix. J’ai aperçu une voiture devant quand je…

— Ils sont envoyés par le War Office.

— Mais…

Le War Office ? Pourquoi l’équipe de récupération se présenterait-elle ainsi à lady Caroline ?

— Ils sont ici pour voir si la maison et les terres conviennent.

— Les mottes de boue, ça fait nib de nib, proféra Alf, à son côté. C’est que d’la saleté.

Eileen haussa les épaules.

— Conviennent pour quoi ?

— Pour l’armée, dit Mme Bascombe, fouettant furieusement sa pâte. Le gouvernement prend le pouvoir au manoir jusqu’à perpète. Ils le transforment en camp d’entraînement.

Kent, avril 1944

Elle a des cornes pour te rentrer dedans, et sa bouche, elle fait « meuh » !

Lettre d’un évacué expliquant ce qu’est une vache, 1939

De l’autre côté du pâturage, le taureau étudia Ernest pendant un long moment menaçant. Derrière le camion, Cess criait :

— Worthing ! Cours ! Il y a un taureau !

— Ben, qu’esse qu’y m’ont foutu ! râlait le fermier. Y m’ont tout chagriné mon bestiau ! C’est son pré…

— Oui, je m’en serais douté, répondit Ernest, qui ne quittait pas l’animal des yeux.

Lequel le gardait tout autant dans son champ de mire. Où diable était passé le brouillard juste au moment où il était requis ?

Le taureau baissa son énorme tête.

Oh ! mon Dieu ! c’est parti !

Ernest poussa son dos contre le tank. La bête raclait la terre de ses sabots, et le garçon adressa un regard désespéré au fermier qui se tenait à la barrière, les bras croisés d’un air belliqueux.

— Et voilà, il est fâché ! Il aime pas comment vous avez bousillé son pré. Et moi non plus. Non mais, c’est quoi, c’bazar incroyable de traces ? Vous avez tout massacré son herbe avec vos saletés de chars, ça l’rend dingue !

— Je comprends, admit Ernest. On fait quoi, maintenant ?

— Cours ! hurla Cess.

Le taureau balança son mufle gigantesque dans la direction de cette nouvelle voix, puis revint à Ernest. Il renâcla.

— Pas par là…

Ernest tendait la main comme un policier réglerait la circulation, mais l’animal déboulait déjà droit sur lui à travers le pré.

— Cours ! brailla Cess.

Ernest courut jusqu’à l’extrémité du tank, puis le contourna comme si se tapir de l’autre côté allait lui procurer la moindre protection.

Le taureau mugit.

— Arrête ! Tu vas t’amocher ! criait le fermier, qui s’était décidé à bouger. T’es pas de taille contre un char ! Arrête !

Mais le taureau n’écoutait pas. Il baissa la tête et chargea, ses cornes pointées comme des baïonnettes, ses sabots labourant le champ, droit sur le tank. Ses cornes s’y enfoncèrent complètement.

Après un nouvel instant de suspense interminable, une plainte aiguë retentit, qui ressemblait à une sirène annonçant un raid aérien.

— Y m’l’ont tué, beugla le fermier, qui traversait le pâturage à toutes jambes. Sales petits bât…

Il s’interrompit, bouche bée.

La gueule du taureau était ouverte, elle aussi. La bête demeura immobile quelques secondes de plus, ses cornes fichées dans le char, puis elle se dégagea d’un pas ombrageux en arrière. Le char se rida et se ratatina en une masse informe de caoutchouc gris-vert. La plainte stridente se mua en une lamentation sifflante qui s’éteignit enfin. Un nouveau silence lui succéda, qui n’en finissait pas.

— Crénom d’un chien ! souffla le fermier doucement.

On aurait dit que le taureau voulait prononcer les mêmes mots. Il fixait d’un œil sidéré le tank effondré.

— Crénom d’un chien ! répéta le fermier, comme s’il se parlait à lui-même. Pas étonnant qu’les panzers ont mis la pâtée à nos gars, en France.

Le taureau leva les yeux et regarda Ernest, lâcha un chevrotement misérable, se retourna et fila retrouver la sécurité de sa barrière.

— Vous jouez à quoi, vous deux, nom de Dieu ? interrogea le fermier. C’est une foutue farce ou quoi ?

— C’est ça, opina Ernest. Nous sommes…

Il releva la tête en entendant un faible bruit de moteur.

— Un avion ! s’exclama Cess, inutilement.

Il les rejoignit au galop pour attraper la tourelle du tank dégonflé.

— Prends l’arrière ! Vite !

Ils se mirent à tirer le leurre sur l’herbe mouillée en direction des arbres.

— Je sais pas ce que vous fabriquez, au juste…, commença le fermier sur un ton offensif.

— Restez pas planté là ! Aidez-nous ! cria Ernest pour dominer le bourdonnement qui gagnait en amplitude. C’est un avion de reconnaissance allemand. On ne peut pas les laisser voir ça !

Le fermier regarda le ciel qui s’éclaircissait, puis le char et parut enfin comprendre la situation. Il courut maladroitement jusqu’à eux, saisit la chenille droite et les aida à tirer le tank en direction du bosquet.

Autant bouger un tas de gelée. Rien n’offrait une prise solide, et ça pesait une tonne. L’herbe mouillée et boueuse aurait dû leur permettre de déplacer l’énorme masse plus facilement, mais la seule chose qui glissait, c’était leurs pieds ! Quand Ernest essaya d’amener l’objet d’un coup sec par-dessus un petit monticule, il dérapa et s’étala de tout son long dans l’une des traces qu’il venait de faire.

— Dépêche-toi ! le pressa Cess alors qu’il luttait pour se remettre sur ses pieds. Il est presque au-dessus de nous !

C’était le cas, et il suffirait d’une photo du bloc de caoutchouc dégonflé pour réduire à néant l’opération Fortitude. Ernest se planta dans ses bottes toutes crottées, fournit une nouvelle fois un formidable effort, et les trois hommes poussèrent, tirèrent, maltraitèrent le tank jusqu’à ce qu’il ait atteint le couvert des arbres.

Cess leva la tête.

— C’est l’un des nôtres. Un Tempest.

Ernest acquiesça. Il en reconnaissait le profil particulier.

— Pour cette fois. Mais la prochaine, ça pourrait ne pas être pareil.

Cess approuva.

— On ferait mieux d’embarquer ça avant qu’un autre pointe le nez. Va chercher le camion et conduis-le ici.

— Pas question sur mon pré, intervint le fermier. Vous m’l’avez déjà bien assez détruit. Sans parler d’la pâture du taureau, qu’est réduite à zéro. Vous lui enlevez l’foin d’la bouche.

Il désigna sa bête, près de la barrière, qui mastiquait d’un air placide deux ou trois grosses bouchées d’herbe.

— Et qui sait quel dommage il a subi ? J’suis censé l’amener à Sedlescombe la semaine prochaine pour la saillie, et maintenant regardez-le.

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